Faut-il avoir peur de l’autonomie des établissements ?

Faut-il avoir peur de l’autonomie des établissements ?

L'autonomie des établissements ne peut réusssir que si elle repose sur un cadre national exigeant et sur l'expérience des enseignants.

 

François Fillon propose de donner aux établissements de larges marges de manœuvre. Pourquoi pas, répond Jean-Paul Brighelli, mais pas n’importe comment.

La proposition a aussitôt entraîné une levée de boucliers chez les enseignants, moins par jacobinisme que par méfiance envers les chefs d’établissements (très souvent appelés « le patron » par des profs qui pour rien au monde n’accepteraient d’être leurs employés) et rejet massif de tout entrisme des parents d’élèves.
Suspicions préalables non dénuées de fondements. Trop de principaux de collèges ou de proviseurs de lycées rêvent d’un caporalisme que leur politesse camoufle mal. Et les associations de parents d’élèves, FCPE ou PEEP, ont trop massivement soutenu les projets mortifères de Mme Vallaud-Belkacem (malgré des tiraillements locaux relayés ici-même) pour que leur présence institutionnelle dans les projets pédagogiques ne soit pas ressentie comme une menace lourde.

Projet d’établissement

Si je devais toutefois tenter d’imaginer une autonomie des établissements profitable à tous, élèves, parents, et enseignants, voici ce que je proposerais.
Au ministère de définir les lignes de force — en particulier en récrivant les programmes dans le sens d’une plus haute exigence. Les programmes aujourd’hui se contentent d’un minimum. Il faut les redéfinir dans le sens d’un maximum. Le maître-mot d’une école repensée doit être l’ambition. L’ambition d’amener chaque élève au plus haut de ses capacités. Toute définition a minima irait dans le sens de la pente où nous ont entraînés des politiques aveugles ou complaisants.
Puis chaque équipe pédagogique aura pour tâche de formuler un projet d’établissement conforme à ce cadre général pré-établi.
Dans ce cadre doivent s’instaurer la nécessaire transmission des savoirs (ou des connaissances, je ne disputerai pas le terme, pourvu qu’on en finisse avec ces « compétences » qui sont le cache-misère de la baisse institutionnalisée du niveau) et le projet uniforme d’élever chaque élève au plus haut de ses capacités — tant il est vrai que le niveau moyen ne peut s’élever que si les objectifs sont eux-mêmes les plus élevés possibles.
Et pour en rester aux grande lignes préalables, il est nécessaire que l’Etat impulse une vraie volonté laïque, afin d’éviter localement les dérives communautaristes. Programmes et impulsion initiale : là peut s’arrêter le rôle direct d’un ministre.

Avoir de l’ambition, c’est en donner

C’est ce qui ressort des propos d’Andreas Schleicher, interviewé ici-même. Le grand patron du programme PISA, sur lequel nous reviendrons bientôt avec Annie Genevard, n’affirme-t-il pas qu’« il faut se fixer un idéal élevé » ? Il montre au passage comment la Suède a plongé pour avoir fixé un minimum à acquérir, pendant que la Finlande définissait des standards qui « disaient ce qu’est l’excellence ».
L’extraordinaire campagne menée depuis quatre ans pour assommer l’élitisme en France a compromis sérieusement la recherche de l’excellence. Il faut dire clairement aux parents : voulez-vous vraiment le mieux pour vos enfants ? Voulez-vous qu’ils maîtrisent la langue française — la priorité des priorités, qui passe par la répétition inlassable des règles et des grands textes —, qu’ils soient sérieusement initiés aux mathématiques et aux sciences, qu’ils apprennent l’Histoire et la géographie de la France prioritairement, sans exclusive une fois que les grands cadres seront fixés, et qu’ils maîtrisent en fin de cursus deux langues vivantes et s’ils le souhaitent une langue classique ? Ou préférez-vous consacrer du temps scolaire au « vivre ensemble », à des options où ils se disperseront et qui dévorent les crédits alloués à l’école, à l’apprentissage précoce de langues exotiques, à des activités parallèles où ils perdront leur temps et votre argent, et où on les félicitera pour leur imagination orthographique ? Voulez-vous le laxisme, ou la tolérance zéro ?
Et je ne compte pas sur les parents d’élèves en tant qu’organisations structurées — elles se sont globalement disqualifiées ces quatre dernières années. Je compte sur les parents réels d’élèves réels. Ceux qui, sur le terrain, savent bien — bien mieux que les enseignants, souvent — qui sont les fauteurs de troubles. Et je n’hésiterai pas à demander, à partir d’un certain âge, l’avis des élèves, dont on a vu récemment qu’ils ont envie d’étudier, et protestent devant la trop grande mansuétude dont font preuve certains personnels de direction.
La question, maintes fois soulevée, du port ou non d’un uniforme n’a pas à être tranchée au niveau de l’Etat, mais au niveau local. De même la possession d’un smartphone, qui sert trop souvent à filmer des scènes insoutenables et à les diffuser sur les réseaux sociaux pour harceler les victimes de ces jeux pervers.
Chaque établissement, dans le cadre précédemment défini — la transmission des savoirs les plus nécessaires au grand retour des Lumières — doit être libre de définir sa propre politique pédagogique en fonction des réalités de terrain. Mais cela, c’est l’affaire des enseignants : imaginez-vous des parents conseillant à des médecins tel ou tel diagnostic, tel ou tel traitement ? Les écouter, c’est une chose. Mais la décision finale doit revenir aux enseignants.
Et c’est localement que l’on peut tisser des liens avec l’entreprenariat local, jamais le même d’une région à l’autre. C’est localement que l’on peut envisager d’orienter les élèves rétifs aux idées générales vers des activités plus directement pratiques — tout en imaginant des filières pour les réintégrer ultérieurement dans le circuit scolaire général.

La pédagogie, ce sont les enseignants

Il est temps d’en finir avec une politique uniformisante qui décide rue de Grenelle combien il y aura d’élèves par classe (26 ? 27 ? 27 1/3 ?) et ce qu’ils feront à chaque heure de la journée. Il est des endroits où l’on ne pourra se contenter, en Primaire, de 50% du temps consacré au français, où il faudra mettre le paquet sur son apprentissage, parce que sans la maîtrise fine de notre langue rien ne pourra être appris, ni maîtrisé. Il est des établissements où il faudra émietter les classes en petits groupes, parce que 40 élèves performants, c’est un bonheur (un bonheur difficile, mais un bonheur), mais quinze élèves en difficulté, c’est un maximum dans la même classe. Et qu’il faut inventer des modes de remédiation pour les uns, afin qu’ils ne se découragent pas précocement, et des incitations à aller plus loin pour les autres. Le collège unique, c’est terminé : chaque établissement est en soi unique, et doit inventer sa pédagogie, dans le respect des grandes lignes.
Les enseignants connaissent le terrain où ils enseignent. C’est à eux qu’il faut faire confiance, dès lors qu’ils auront acquis, durant leur formation, les connaissances fondamentales nécessaires — et cela, c’est le rôle des universités et des concours de recrutement : il est nécessaire de revoir complètement la politique de formation, j’y reviendrai bientôt. C’est aux enseignants de proposer un projet conforme aux besoins — dans le strict respect des principes énoncés plus haut. Une fois que sera précisé le projet, l’administration centrale, via les inspecteurs régionaux qui eux aussi connaissent les particularités sociologiques du lieu, le validera et confiera au chef d’établissement les modalités pratiques.
Aux enseignants de faire des propositions, aux parents de les contresigner. Mais quel parent réel préférerait que son enfant n’apprenne pas grand-chose et continue à « construire ses savoirs tout seul », conformément à l’idéologie mortifère qui sévit depuis trente ans ?
Allez, admettons que çà et là, quelques idéologues persistent à relever la tête et à proposer à leurs collègues et aux « géniteurs d’apprenants », comme ils disent, une pédagogie qui débouchera comme aujourd’hui sur des ruines. Ce sera alors aux inspecteurs de faire barrage à un projet mortifère — et à remettre la machine sur les rails. Les chefs d’établissement auront tout intérêt à favoriser les projets ambitieux, et à veiller à leur bonne exécution — un intérêt financier au besoin. Tout comme les enseignants, qui aspirent à ne plus être augmentés sur de stricts critères d’ancienneté, mais en fonction de leur implication dans la réussite de leurs élèves — la réussite réelle, pas celle que sanctionnent des petites croix sur des fiches de « compétences ». Et cette réussite peut être mesurée, non par les examens, dont il faudra bien repenser un jour le fonctionnement, mais par la différence entre les élèves qui entrent au mois se septembre et ceux qui sortent fin juin.
Ah, les syndicats protesteront peut-être un peu. Au ministre — parce qu’il en faut un — d’expliquer aux parents, à l’échelon national, quel genre d’entraves on tente d’imposer à leurs enfants. Et on verra qui aura raison.
Quant aux enseignants, il faudra les former à ces nouvelles exigences — privilégier en particulier la maîtrise des savoirs, et cesser de les importuner dans les concours avec des positions de principe imposées par des didacticiens aveugles. On peut aujourd’hui échouer au CAPES avec de bonnes notes dans les épreuves de spécialité, mais en succombant sous d’obscures remontrances assenées par des pédagogue qui n’ont plus vu un élève réel depuis des lustres. Ou être recalé sous la pression des ESPE l’année suivante, parce qu’on ne sera pas passé sous les fourches caudines de leurs lubies.
D’ailleurs, avons-nous encore besoin d’instituts spécialisés dans la formation, déconnectés des élèves réels et des pédagogies de terrain, et dont un tout récent rapport de l’Inspection générale nous apprend — voir pages 26 à 28 — qu’ils sont travaillés, çà et là, par l’islamisme militant ? C’est aux meilleurs enseignants en place de cornaquer les néo-titulaires, de leur enseigner les mille et un trucs du métier — et d’être payés pour cela. Quant aux pédagogues professionnels, pourquoi ne pas leur conseiller fermement de retourner devant les élèves expérimenter leurs belles théories, qui ne résistent jamais à l’épreuve des faits ? Que d’énergies perdues dans ces professeurs qui ont abandonné l’enseignement réel pour « apprendre à apprendre », comme ils disent ! Et quel parc immobilier soudain disponible, dès que l’on en aura fini avec des Ecoles du professorat qui sont autant de temples de la Bêtise pédagogique et des certitudes erronées !
Oui, c’est aux enseignants, en fonction des réalités du terrain, et dans une perspective de grandes ambitions, qu’il faut donner les clés de l’autonomie. C’est à eux d’organiser la réussite des élèves, en s’appuyant sur les suggestions de ceux qui, parmi eux, sont des praticiens reconnus, expérimentés, toujours enthousiastes — et qui souvent ne comptent pas leurs heures de présence ?
Le projet d’établissement déterminera, en fait, le profil des postes nécessaires — et on peut repenser complètement le système des mutations, actuellement générateur de frustrations monstrueuses, en fonction des profils des postes et de la volonté de s’intégrer à une pédagogie de la réussite.
C’est sur cette base — et pas autrement — qu’une autonomie des établissements prendra sens. Et que le système tout entier renaîtra de ses cendres.

Et les personnels de direction dans tout ça ?

Loin de moi l’idée de promouvoir une sorte d’autogestion désordonnée. Un vrai chef d’établissement fait souvent la différence entre une école, un collège, un lycée bien tenus et un foutoir infâme. Un principal de collège, un proviseur de lycée sont là pour créer de l’ordre, c’est-à-dire les conditions nécessaires à un enseignement harmonieux. Loin de prétendre réduire leur rôle, je dis tout haut qu’ils sont des instigateurs de bonheur. Mais je récuse leurs compétences pédagogiques — d’autant que de plus en plus souvent, ils n’ont eu que des carrières administratives. Certes, ils savent — parfois plus vite que leurs collègues — les failles de tel ou tel professeur. À eux alors, avec ou sans l’aide des personnels d’inspection, de susciter les bons Samaritains qui aideront le néophyte à se remettre sur les rails. Un collège, un lycée doivent fonctionner sur le modèle du compagnonnage — et les meilleurs, ceux qui maîtrisent complètement leur discipline et leurs élèves, doivent aider ceux qui ont du mal — parce que ce n’est pas un métier qui s’apprend en un jour.

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