Gaultier Bès, professeur de lettres

À 25 ans, ce jeune agrégé de lettres qui enseigne dans la banlieue de Lyon publie Nos Limites (éditions Le Centurion, 112 p., 3,95 euros), brillant manifeste sur la modernité, l’écologie, l’éducation, dans lequel il propose une vision exigeante de la mission de l’école, transcendant les clivages politiques partisans. Interview exclusive pour SOS Éducation.

SOS Éducation : Gaultier Bès, alors que le débat sur le socle commun, alors que s’opposent, un peu artificiellement peut-être, les défenseurs d’une pédagogie des connaissances et les tenants d’une pédagogie des compétences, vous écrivez dans votre livre Nos limites que soumettre l’école à d’autres priorités que la transmission du savoir est « prendre le risque d’échouer au niveau scolaire et au niveau moral », pouvez-vous nous en dire plus ?

Gaultier Bès : Tout professeur sait qu’il est déjà difficile de faire progresser chacun de ses élèves selon les exigences propres et incontournables de sa discipline, surtout à l’heure où le savoir académique est largement décrédibilisé. Dès lors, ajouter des éléments connexes, souvent superfétatoires, n’est-ce pas diminuer la place temporelle et symbolique des apprentissages fondamentaux ? Risquer de rater ceux-ci en bâclant ceux-là ? Prétendre soumettre l’école à des priorités autres que la maîtrise de savoirs et de méthodes (par exemple, en voulant « arracher l’élève à tous ses déterminismes… »), c’est oublier que seul le savoir est authentiquement émancipateur, que seul le mérite est équitable. Le rôle de l’école est d’éveiller les intelligences, pas de les formater ! Incruster artificiellement des questions d’ordre idéologique à l’école (qui ne relèvent pas de la « décence ordinaire », qui ne fassent pas consensus), c’est risquer de multiplier et d’intensifier les discours de propagande dans nos salles de classe. L’école doit former des citoyens libres, pas des moutons ou des partisans. Qu’on fasse confiance aux professeurs, mais qu’on ne leur demande pas d’être des prescripteurs !

SOS Éducation : Plus largement, comment la question éducative s’insère-t-elle dans la vision de ce que vous appelez « une écologie intégrale » ?

Gaultier Bès : Tout se joue – se noue – autour de la transmission. Rémi Brague, dans son dernier livre, Modérément moderne, rappelle que la transmission n’est pas consommation du passé mais préparation de l’avenir. L’éducation est la clef de toute authentique écologie — intégrale, c’est-à-dire indissolublement sociale, politique, bioéthique et environnementale — dans la mesure où elle seule peut permettre à l’élève de découvrir la loi de causalité : l’enfant est l’effet d’une cause (l’union d’un homme et d’une femme), et à ce titre, rien dans ses modes de vie, de consommation, ne saurait être sans conséquences sur le monde qui l’entoure. Il est urgent d’apprendre à nos enfants que nous sommes tous héritiers d’une tradition et d’un contexte (naturel, social, culturel) qui nous déterminent sans nous enfermer, nous orientent sans nous contraindre. L’individu est intrinséquement, ontologiquement limité : face aux fantasmes contemporains de l’autoconstruction et de l’omnipotence, l’éducateur doit réhabiliter la décence et la sobriété, le sens de la mesure et le discernement. Seule l’éducation à la liberté véritable permet la responsabilité écologique : non pas la jouissance immédiate, insouciante des slogans libertaires de mai 68, mais une conscience inquiète et active de la fragilité du vivant.

SOS Éducation : Un sondage IFOP pour SOS Éducation vient de souligner la désaffection alarmante de la figure de l’enseignant. Quel est votre regard de jeune professeur sur cette crise, qui se traduit notamment par un effondrement des vocations ?

Gaultier Bès : Péguy dit quelque part qu’il n’y a pas de crise de l’enseignement, qu’il n’y a que des crises de société, voire de civilisation. Je pense en effet que l’insouciance hédoniste du système libéral-libertaire contribue à décrédibiliser toute autorité fondée sur autre chose qu’une valeur ajoutée économique ou festive. Dans ce contexte, le professeur devient de plus en plus anachronique : il est la figure inquiétante, verticale, hiérarchique, qui nous rappelle que tout ne se vaut pas, que nous sommes bornés, que le réel existe au-delà de la pub, que la licence n’est pas la liberté, que l’expérience et le savoir de l’adulte sont plus précieux que nos impulsions juvéniles, que l’individu n’est pas la fin et la mesure de tout, bref, que nous avons besoin d’autrui pour vivre. Reconnaître cela requiert une certaine humilité face à nos limites, à notre finitude personnelle, humilité que les slogans du « toujours plus » n’encouragent guère. Eduquer, c’est inviter l’élève à sortir de lui-même, de son rapport compulsif aux êtres et aux choses, pour apprendre la médiateté, pour s’ouvrir au monde tel qu’il est et non pas seulement tel qu’il voudrait qu’il soit. Bien sûr, l’effondrement des vocations à l’enseignement a des causes multiples, mais je crois qu’on ne rétablira pas une saine autorité, fondée sur la confiance et la légitimité du professeur soucieux d’élever les jeunes qui lui sont confiés, tant qu’on n’aura pas remis en cause l’individualisme global de nos sociétés post-modernes.

SOS Éducation : Les droits de votre livre sont reversés à la Fondation Espérance banlieues, pouvez-nous nous en dire plus sur ce projet éducatif ?

Gaultier Bès : Je présente la Fondation Espérance banlieues dans la conclusion de mon petit livre. J’ai eu un vrai coup de coeur pour cette oeuvre qui me semble à la fois parfaitement complémentaire du système éducatif en place et prophétique dans certains choix pédagogiques, qui apparaissent comme autant d’alternatives possibles pour renouveler ou refonder la pratique de l’enseignement. L’école Alexandre Dumas à Montfermeil (Seine-saint-Denis) montre qu’on peut conjuguer rigueur académique, épanouissement de la personne et mixité sociale. Tout se fonde sur une pédagogie progressive, la confiance entre des parents très impliqués et des professeurs très disponibles, avec de petits effectifs, sans pesanteur administrative, pour s’adapter au mieux aux besoins des élèves, souvent en situation d’échec scolaire à l’origine. Les élèves sont regroupés en « groupes de solidarité interâges » (les sizaines), et une grande place est accordée au jeu et au sport dans la nature (ballade en forêt hebdomadaire…). Bref, une école qui vit pleinement, au quotidien, cette écologie intégrale que nous appelons de nos voeux !

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Nos Limites (éditions Le Centurion, 112 p., 3,95 euros)

3 réflexions sur “Gaultier Bès, professeur de lettres

  1. Bonjour : cela fait une éternité que je prône ce que dit ce jeune homme venu d’une autre planète, celle du bon sens. Je vais acheter son livre. Et bravo à lui. Le vent tourne on dirait !

    Germaine cartro

  2. Bonjour Madame,

    Merci pour votre soutien et n’hésitez pas à nous faire des retours sur le livre de Gaultier Bès.

    Bonne journée !

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