L’œil de Moscou

« Le borgne n’a qu’un oeil, mais il pleure quand même. » Proverbe bantou

Il faut bien l’avouer, le regroupement scolaire auquel j’appartiens n’est pas dirigé de main de Maître. Loin s’en faut…

Depuis quelques années déjà, les échanges Parents-Enseignants, Enseignants-Elèves sont quelque peu acides.

L’IEN trop souvent appelé à la rescousse par notre jeune Directeur prit en novembre 2012 une décision impériale : « Stage d’école pour toute l’équipe pédagogique ! » Les précautions d’usage avaient été prises : c’était une proposition d’aide, uniquement… et puis, il y avait au Plan de Formation continue une plage libre : il fallait bien vite la compléter !

Stage d’école donc, prévu le lundi de la rentrée des vacances de printemps. Six enseignants, donc six remplaçants, un Ien, deux conseillers pédagogiques. Je vous laisse  évaluer la somme investie…

Mi-janvier, déplacement de l’équipe de Circonscription sur notre école.

Réunion d’un soir où nous fut présenté le stage qui nous ramènerait dans le « droit » chemin. L’Ien nous demanda de bien vouloir mettre à disposition de ses conseillères les documents utilisés sur le regroupement, ponctuant son discours d’un « je ne voudrais en aucun cas être l’œil de Moscou », me laissant la mine surprise et la grimace étonnée – ce qui fit s’esclaffer mon vis-à-vis. Le regard inquisiteur de notre grand chef me scruta alors… Encore un crime de lèse-Ien à mon actif… Mais « de Washington » aurait été plus d’actualité !

Puis, silence radio jusqu’à la quinzaine précédant les vacances de printemps. Une missive de notre trop bon supérieur nous avertissait de son passage la semaine suivante, accompagné de ses sbires.

Passage dans chacune de nos classes pour présentation d’une séquence, puis mise sur le grill des maîtres où les questions ressemblèrent bien vite à un interrogatoire en bonne et dûe forme !

Dès l’information reçue, je décidai d’en informer les syndicats et leur envoyais le mél suivant : « Bonjour !

Adjoint, maître des CM à PLOUDOUX, je tiens à vous faire part de mon étonnement.

Pour la seconde année, non consécutive, sur ce groupe scolaire, je me retrouve dans la situation d’un fonctionnaire à qui la hiérarchie n’accorde plus sa confiance.

Quelques faits : Cas difficiles d’élèves aussitôt déclarés à l’IEN par le Directeur. L’année scolaire passée, deux élèves ayant des problèmes de comportement, évoqués auprès de l’IEN dès le mois de décembre 2011, dixit le Directeur.

Des dispositions prises par l’Ien à la mi-juin 2012 : transfert d’un des élèves sur l’école de PLOUDUR .

Résultats : ambiance épouvantable dans et autour de l’école durant cette période, la jeune maîtresse finissant l’année sous calmants.

Une nouvelle demande d’aide du Directeur, en novembre de cette année scolaire, pour un petit souci avec une collègue, a déclenché la réaction suivante de l’IEN :

_ Proposition d’un stage d’école, présenté le 17 janvier 2013 par l’équipe de Circonscription. Nous est même proposé le déjeuner en commun pour plus de convivialité.

_Jeudi 28 mars 2013, réception d’un courrier de l’IEN faisant état d’une évaluation d’école-voir document-joint ;

_Lundi 08 avril 2013 : passage au crible du fonctionnement de l’école : documents utilisés, observations pratiques de classe et, entretiens individuels. Ne serait-ce pas pour encourager une forme de délation ?

Je m’étonne donc : comment un responsable ne prenant pas les dispositions nécessaires au regard de la sécurité et du bien-être des élèves, n’assumant pas ses responsabilités, fasse subir à l’équipe enseignante une mise en coupe réglée de son école. Le 17 janvier, l’IEN en évoquant les demandes de documents a ajouté : « Je ne veux en aucun cas être l’œil de Moscou ! »

Comment enseigner sereinement aujourd’hui ; quels regards porteront les Parents d’élèves sur l’Ecole ?

Souhaitant que vous prêtiez attention à ce bref état des lieux, je reste à votre disposition pour plus d’informations.

En vous remerciant par avance. »

Un seul syndicat répondit : « On peut légitimement avoir des interrogations. Si une évaluation d’école est une modalité qu’un inspecteur peut utiliser, la coïncidence avec les faits que tu relates, interroge forcément.

Il pourrait être utile que tu nous contactes pour avoir plus d’éléments. »

Ce que je n’ai point fait, de guerre lasse…

C’est ainsi, que j’ai pu voir des « conseillers » photographier les cahiers et classeurs des élèves et entendre un questionnaire beau comme l’Antique !

Il ne manquait plus que la Gégène…sans le plaisir…

A la première question, le condamné avait déjà tout avoué. Du grand art inquisitorial, le supplice de la chèvre en moins… N’ayant encore rien dit, j’entends encore l’Ien : « Vos collègues ont déjà tout raconté… »

Les yeux fureteurs au-dessous de la paire de lunettes ne supportaient pas mon regard ; le petit museau flairait de droite et de gauche. Sa voix de fausset repeignait à nouveau l’Ecole idéale.

Une grande fatigue m’envahit.

Sa conseillère, placée stratégiquement à ma droite, baissait la tête chaque fois que je tournais la mienne vers elle.

Et, « Que pensez-vous de la manière dont est dirigée l’école ? Du respect des tâches administratives ? Du travail en équipe ?… Et, nous avons confiance en nos personnels… Tiens, tiens…» A vomir…

Des questions qui préparaient le tableau bien noir de notre école qu’il ferait le jour J, celui du stage salvateur !

Pour ce qui fut du travail en équipe, je lui rétorquai qu’en près de 33ans de pratique, dont une douzaine en tant que remplaçant, je n’avais pas croisé d’équipe, loin de là. M. l’Ien grogna et renchérit, me précisant qu’il recevait de beaux dossiers pédagogiques de ses équipes…

A l’écoute de mes réponses laconiques, c’est-à-dire fermées, il abrégea l’entretien. Je lui lançai alors d’un ton magistral : « M .,  il faudrait peut-être se poser enfin la bonne question : Pour qui travaille-t-on ? »

Un ange passa, puis deux… il sussura alors : « Mais pour les élèves… »

Que je m’empressai de regagner !

Vint le lundi tant attendu.

L’équipe de Circonscription nous fit une piqûre de rappel. Première partie de matinée : synthèse et analyse des données recueillies lors de l’évaluation. Beau discours de l’Ien, maîtrisant son rapport circonstancié… 1 h 30 de rhétorique pédagogique… « Il faut, il ne faut pas,…coupables, coupables ! Vous allez dans le mur, je tiens à vous le dire ! »

Déjà assoupi, je sursautai. Devant le nombre restreint de nos réunions, Chefounet nous rappela nos obligations de service, les trop fameuses 108 h… nous précisant qu’à choisir, il valait mieux les respecter plutôt que de les accomplir devant nos élèves…

Mais, mais, que fais-je ? Qui suis-je ? N’est-ce pas pour cela que l’Etat me rémunère ? Pour être devant un public d’élèves ! Non sur une chaise à user mes fonds de culotte et entendre le discours « formateur » de nos Pédagogos. Ceux-là mêmes qui savent – Tu as tort, tais-toi !- mais ne font pas, ne sont pas capables de faire, ou d’essayer seulement de faire !

La seconde partie de matinée fut – et là, celà n’a pas manqué- réservé aux travaux de groupe. « Groupiert ! » De six, nous fûmes trois fois deux.

Analysons les clichés des cahiers de nos élèves, comparons, faisons une liste de nos différences, battons notre coulpe. Ah ! Que ce fut bon !

Avec une collègue, nous composâmes une belle affiche, lue ensuite et analysée par notre bande de joyeux drilles. Il fallait tirer la « substantifique moëlle. »

Comment faire évoluer nos pratiques afin d’éviter le mur. A ce moment précis, il fut plus de honte pour moi ! Quelle perte de temps ! Une journée de perdue pour mes élèves et moi, une de plus. Je ne les compte d’ailleurs plus !

Après un pique-nique en classe, l’Ien nous abandonna aux deux conseillères pour l’après-midi. Nous n’allâmes pas canoter sur la mare du village, non, non…

Ce fut, je ne vous étonnerai point en vous le disant, à nouveau du cinéma !

Nous avons ingurgité une séquence de « Groupe de besoins » retracée par magnétoscope. La pointe du progrès… A moitié endormi sur l’épaule de ma collègue, c’est en sursaut et par une fumée nauséabonde que je recouvrai mes esprits… La cassette vidéo venait d’avoir raison de notre vieil écran de télévision.

D’une témérité sans pareille, une conseillère s’empressa d’extirper la cassette du magnétoscope, on ne sait jamais… préservons ce trésor de pratique pédagogique !

Il fallut quérir un nouvel écran, ce qui me permit en compagnie du Directeur de savourer une sortie récréative. Sortir de là, de ce trou noir et béant.

De retour, nous dûmes encore commenter la séquence ! Que faire, mais oui que faire pour mettre en place une telle pratique dans nos classes ?

Imaginez un groupe de besoin au CM : 5 élèves en compagnie de leur maîtresse apprenant la table de 7 alors que le reste de la classe se trouve en autonomie. Prise en charge des CM1 par les CM2. Allées et venues incessantes dans la salle de classe, ballet infernal où, en binômes, les plus aguerris tiennent lieu et place de maître. De la belle pédagogie, oui, belle…

Cette fois, ce n’était plus l’écran qui fumait, mais les cervelles de nos conseillères. La plus jeune des deux ponctuait chacune de ces phrases, de « Voilà, exactement ! » laissant deviner la pauvreté de son vocabulaire.

Théories fumeuses donc que nous humâmes en attendant l’heure de la sortie. 16h30 sonnèrent et nous regagnâmes nos pénates, fiers du nouveau savoir acquis, prêts à en découdre avec l’ignorance, à ne pas rester dans le besoin…

3 juin 2014, l’école évaluée, le stage effectué, rien, mais vraiment rien n’a changé ! Et, les toilettes sont toujours au fond du couloir…

Nous nous réunissons certes plus mais ne construisons rien. Pour ma part, je ne sais rien de ce qui se passe en amont.

Aucune nouvelle de l’Ien, pas de bilan de son action. La suite de l’événement semble sans importance…

Reste l’éclat d’un « œil de Moscou », ou d’ailleurs, qui tel un phare dans la tempête balaie le vide abyssal où nous a portés Dame Pédagogie.

Inspectable cette année, l’Ien après un premier envoi, s’est empressé de reporter sous prétexte d’une convocation au CRPE. Faisant valoir ses droits à la retraite, je crains fort de ne pas apprécier son troisième passage dans ma classe… Il lui faudrait affronter le loup blanc !

Néanmoins, je dois le croiser sous peu à la fantastique mise en place de la liaison « Ecole-Collège » que je ne manquerai nullement de vous relater.

A bientôt.

Philippe DENOUAL

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