Meurtres en chambres closes : la nouvelle liste de lecture de François Louvard

Professeur malicieux, François Louvard vient de prendre sa retraite. Toute sa vie de prof, il a cherché à passionner ses élèves pour la lecture, à les faire lire encore et encore. Eh bien à la retraite, il entend bien continuer et voilà comment…

C’est la qualité qui éduque le goût, pas la quantité”, son oeil brille. François Louvard est un professeur qui a décidé de coincer ses élèves. Les coincer comment ? Dans l’amour de la lecture.

Présentation : comment croire au diable !

« Par où l’assassin était-il passé ? Par où s’était-il évanoui ? N’oubliez pas, monsieur, qu’il n’y a pas de cheminée dans la « chambre jaune ». Il ne pouvait s’être échappé par la porte, qui est très étroite et sur le seuil de laquelle la concierge est entrée avec sa lampe, tandis que le concierge et moi nous cherchions l’assassin dans ce petit carré de chambre où il est impossible de se cacher et où, du reste, nous ne trouvions personne. La porte défoncée et rabattue sur le mur ne pouvait rien dissimuler, et nous nous en sommes assurés. Par la fenêtre restée fermée avec ses volets clos et ses barreaux auxquels on n’avait pas touché, aucune fuite n’avait été possible. Alors ? Alors… je commençais à croire au diable. »

C’est ainsi qu’un vieux serviteur, le père Jacques, présente le mystère de la chambre jaune et que nous découvrons un nouveau thème, extraordinaire au sens littéral.

« Une histoire de chambre hermétiquement close est le sujet le plus intéressant de la littérature policière. » Ce jugement du grand spécialiste qu’est John Dickson Carr peut paraître partial, mais il rejoint l’avis de nombreux lecteurs. Un homme, un criminel, s’échappe d’une chambre fermée de l’intérieur : cela semble impossible ! Les enquêteurs sont tellement obnubilés par le « comment » qu’ils en perdent de vue le « pourquoi », et l’assassin brouille les pistes. Ainsi la chambre close se révèle une variante du crime parfait. Notons que la « chambre » peut être n’importe quoi d’autre : le sommet barricadé d’une tour, un promontoire rocheux que trente témoins n’ont pas quitté des yeux, une île isolée du monde, ou même l’espace ! Ce défi à notre imagination provoque la même impression de délicieuse stupéfaction qu’un numéro de prestidigitation, mais prend un risque supplémentaire : donner une explication. Or, comme le dit Carr : « L’effet est tellement magique que nous nous attendons à ce que la cause le soit également. » Et nous sommes déçus, la plupart du temps.

Croyez-moi, vous ne serez pas déçus par les chefs d’œuvres qui suivent…

Zoom : Le mystère de la chambre jaune, de Gaston Leroux

« Le meilleur roman policier jamais écrit » selon Carr ! Un chef d’œuvre absolu, qu’il faut absolument se donner la peine de lire soigneusement pour mieux goûter l’explication, aussi extraordinaire que le mystère, ce qui est très rare…

Quelques secondes avant que les témoins enfoncent la porte de la chambre jaune, fermée à double tour de l’intérieur, Mademoiselle Stangerson criait encore « au secours ». La pièce est pourtant vide, l’arme du crime a disparu avec l’assassin. Aucune issue, pas même une cheminée. La victime vient d’être gravement blessée à la tête par un homme dont les traces se retrouvent partout. Mais… où est-il ?

Pendant des années, j’ai défié mes élèves de trouver « leur » explication dans une rédaction et souvent ils se sont pris au jeu. Passons sur la magnifique idée d’un garçon de cinquième qui imagina une cavité très étroite cachée sous le plancher dans laquelle l’assassin s’était réfugié… pour y mourir étouffé ! Si bien que le meurtrier est à la fois présent et absent, parti et resté, et que les enquêteurs marchent sur son corps sans le savoir. Comme la jeune femme survit à ses blessures, il n’y a qu’un mort dans la chambre jaune : le coupable ! On peut reprocher au jeune auteur le recours au « truc du passage secret », trop facile, même si à mon avis il en a imaginé une variante originale. En-effet ici le passage secret n’en est pas vraiment un puisqu’il ne mène nulle part : c’est un cul-de-sac ! L’idée du meurtrier était au départ de s’enfuir après la découverte du corps, et non avant. Mais la chambre close se referme sur lui. Autre excellente idée, aussi simple qu’efficace : le récit des quatre témoins est faux car ils sont tous coupables, comme dans « Le crime de l’Orient-Express » d’Agatha Christie. Un jour, un élève réussit cependant l’exploit incroyable de trouver une solution à laquelle aucun écrivain n’avait jamais pensé à ma connaissance, ce qui lui valut une note exceptionnelle. Quelle solution ? Oui, vous aimeriez bien la connaître…

Gaston Leroux écrivit une suite, moins géniale, « Le parfum de la dame en noir », avec encore une énigme de chambre close. L’explication est ingénieuse mais beaucoup moins inoubliable. Le roman par contre est excellent.

Top 5

Dix petits nègres, d’Agatha Christie

Mais oui ! L’île du Nègre, inaccessible pendant plusieurs jours, est comme une chambre close… Rappelons qu’il s’agit du chef-d’œuvre d’Agatha Christie, avec « le meurtre de Roger  Ackroyd ». Amateurs de « suspense », vous ne serez pas déçus – et quel mécanisme implacable est à l’œuvre dans la succession des événements ! Dix meurtriers invités par un mystérieux millionnaire, une comptine enfantine détournée par un justicier sans pitié et introuvable, une tension de plus en plus insoutenable, une scène finale hallucinante qui bascule dans la terreur pure et une explication géniale où il faut attendre le dernier mot du roman pour connaître le nom du coupable ! Pour Agatha Christie, vous allez le comprendre,

10 + 1 = 10

La chambre ardente, de John Dickson Carr

Le chef-d’œuvre de J.D Carr, le grand spécialiste du thème. 70% de ses œuvres traitent de problèmes de chambres closes, en proposant chaque fois une nouvelle solution. Dans ce roman mémorable mais difficile (Vous êtes prévenus…), le dernier chapitre contient une énorme surprise, aussi inoubliable que la fin du « Meurtre de Roger Ackroyd » d’Agatha Christie. Le lecteur éprouve le même vertige, la même sensation de désorientation. Une relecture « en connaissance de cause » sera comme la découverte d’un nouveau livre.

Il est permis de préférer un délicieux roman de Carr comme « Hier, vous tuerez », beaucoup plus facile d’accès.

Double assassinat dans la rue Morgue, d’Edgar Poe, dans « Histoires extraordinaires »

Une nouvelle qui est le premier récit policier en tant que tel, ce qui revêt une importance historique considérable. Mais c’est également une histoire remarquable et extrêmement bien conçue, qui inaugura notre thème favori. Il y a une cheminée dans la chambre où un crime sauvage s’est déroulé, mais n’est-ce pas une fausse piste puisqu’elle est obstruée par le corps d’une des victimes ?  Les témoins ont entendu les hurlements des deux meurtriers, mais ils ne sont pas d’accord sur la langue utilisée par l’un d’entre eux, et ce détail va mettre  le héros, Dupin, sur la voie de la surprenante vérité. L’explication proprement dite du « mystère » peut décevoir après les merveilles précédentes, mais on ne peut pas s’intéresser au thème et ignorer cette histoire. L’admirable traduction en français, dont certains pensent qu’elle est supérieure à l’original, est effectuée par un de nos plus grands poètes, Charles Baudelaire, qui  trouva en Poe un esprit frère du sien.

La bande mouchetée, de Conan Doyle, dans « Les aventures de Sherlock Holmes »

Eh oui ! C. Doyle a abordé le thème à sa façon qu’on ne pourrait dire inimitable car de nombreuses parodies ont été écrites (me consulter). Il s’agit d’une nouvelle célèbre mettant en scène le plus grand détective de la littérature policière, Sherlock Holmes. Lui et son complice de toujours, le docteur Watson, vont rencontrer un criminel particulièrement retord, un vrai serpent, qui a imaginé un piège diabolique. La « bande mouchetée » réserve une surprise de taille ! Une très bonne manière de découvrir un des plus grands mythes de la littérature… et l’occasion de lire les autres histoires du recueil.

La femme aux deux sourires, Maurice Leblanc

Un autre mythe, bien français celui-là : Arsène Lupin, le gentleman cambrioleur, l’homme auquel aucun mystère (ni aucune femme) ne résiste. Un roman plus facile et plus léger que les précédents, pour finir par un sourire, ou même deux. Ici, l’auteur réussit à renouveler le thème et nous ravit autant qu’il nous surprend.

Une cantatrice célèbre est tuée devant une trentaine de témoins alors qu’elle se trouve sur un promontoire rocheux inaccessible. Le seul chemin d’accès est désert. L’assassin, qui a également volé le magnifique collier de perles de la victime, a disparu ainsi que l’arme du crime. L’explication est stupéfiante, extraordinaire au sens propre du mot, et c’est Arsène Lupin qui la trouve, plus de vingt ans après !

Autres lectures

Trois cercueils se refermeront, John Dickson Carr

Ce roman contient un chapitre célèbre : « L’exposé sur les chambres closes » qui énumère en les classant toutes les explications possibles. De nombreux écrivains ont tenté de trouver des solutions auxquelles Carr n’avait pas pensé…A lui seul, ce chapitre justifie la lecture du livre, par ailleurs une démonstration de la virtuosité de l’auteur dans son domaine de prédilection.

Celui qui murmure, John Dickson Carr

Un des nombreux excellents romans de Carr qui traitent le thème. Un homme est retrouvé tué d’un coup d’épée au sommet d’une tour où personne n’a pu pénétrer. L’explication est absolument remarquable.

La demeure mystérieuse, Maurice Leblanc

Même s’il ne s’agit pas à proprement parler d’un meurtre en chambre close, l’excellente idée à la base du roman en est très proche. Elle sera reprise par d’autres écrivains et même au moins une fois au cinéma. Un conseil : lisez les aventures d’Arsène Lupin, c’est extrêmement délassant !

Et pour ceux qui aiment le cinéma, je conseille le délicieux film de Molinaro : « Arsène Lupin contre Arsène Lupin »

Le hasard fait des miracles, Maurice Leblanc, dans « L’agence Barnett et Cie »

Une histoire courte qui montre l’importance du hasard dans les meurtres en chambres closes de Leblanc. La solution est surprenante.

L’orange de Chine, Ellery Queen

Un remarquable roman signé d’un des grands noms de la littérature policière américaine. Une extrême ingéniosité. Pour les connaisseurs. On peut lire d’autres œuvres de Queen – en réalité il s’agit de deux écrivains – qui abordent ce thème.

Les meilleures histoires de chambre close, anthologie présentée par Roland Lacourbe

La meilleure anthologie du genre, par le meilleur anthologiste. Elle contient des histoires inoubliables : « La balle au bois dormant » de Vincent Cornier, dans laquelle un homme est frappé, dans une chambre close, d’une balle de fusil tirée 222 ans auparavant ! L’explication, rigoureuse, est tout à fait vraisemblable ! « L’homme qui lisait John Dickson Carr » de William Brittain, dont la « chute » est étonnante. « Le trou de mémoire », de Baray Perowne qui se moque du thème avec une rare élégance, ainsi que la solution délirante imaginée par W. Heidenfeld dans « Un drame au club des brillants seconds » qu’apprécieront les connaisseurs en littérature policière. D’autres histoires encore, difficiles à oublier, mais surtout « l’ultime chambre close » de Stephen Barr, un chef d’œuvre dont la fin – l’explication du mystère – glace le sang. Cette dernière œuvre possède le rare privilège de conserver tout son pouvoir à chaque relecture.

Page 142, on trouve un court résumé de toutes les solutions imaginées par J.D. Carr.

Les détectives de l’impossible, anthologie présentée par Roland Lacourbe

Une intéressante anthologie, avec à nouveau des mystères passionnants : un assassinat dans un compartiment de chemin de fer surveillé par des policiers, un parachutiste qui saute de son avion bien vivant et qu’on retrouve étranglé lorsqu’il arrive au sol : c’est un meurtre en chambre close puisqu’il a en quelque sorte « traversé » une chambre close – l’espace – durant sa chute…On trouve de nombreuses variations de cet ordre dans beaucoup d’œuvres.

Treize enquêtes de la machine à penser, Jacques Futrelle

Un spécialiste reconnu du thème, qui promettait de devenir un des meilleurs auteurs de romans policiers…s’il n’était mort dans la nuit du 14 au 15 avril 1912, lors du naufrage du Titanic. Sa femme se souvient qu’il la poussa dans un canot en lui mettant dans les mains le manuscrit de son dernier roman, l’embrassa et disparut dans la foule du pont A. Plus personne ne le revit jamais. Il est l’auteur d’une des plus fascinantes histoires de chambres closes : « Le problème de la cellule 13 », qui ne se trouve pas dans ce recueil et dans laquelle un homme fait le pari qu’il s’échappera d’une cellule en disposant de deux seules aides : ses mains, et son cerveau. On peut dire que le Titanic fut sa dernière « chambre close », celle dont il est impossible de sortir…

Vingt mystères de chambres closes, anthologie présentée par Roland Lacourbe

Encore des histoires passionnantes, encore des explications étonnantes…

Les magiciens du crime, anthologie présentée par Roland Lacourbe

L’imagination des écrivains se donne libre cours dans ce recueil.

Les aventures du père Brown, G.K. Chesterton

Le père Brown est un spécialiste du « problème du miracle »…

Les aventures de Philo Vance, S.S. Van Dine

Un célèbre détective qui résout quelques meurtres en chambres closes.

Certains romans de S.A. Steeman, en livre de poche, abordent le thème, ainsi que d’autres anthologies, notamment présentées par Lacourbe.

Enfin une curiosité littéraire : un roman rédigé par un amateur français oublié alors qu’il était prisonnier en Allemagne durant la seconde guerre mondiale. Il ne brille ni par le style ni par la clarté et la cohérence, mais il est basé sur un mécanisme d’une telle ingéniosité, d’une telle originalité, qu’il fut publié en 1946 et republié récemment dans « Mystère à huis clos » avec une présentation enthousiaste de Roland Lacourbe. Le mécanisme circulaire imaginé par l’auteur est une merveille de précision et un enchantement pour l’esprit qui, heureusement, fait oublier le reste…Il s’agit de « Trompe-l’œil » de Marcel Lanteaume, qui évoque les labyrinthes et les jeux de miroir des « jardins aux sentiers qui bifurquent » de l’écrivain argentin Borges. Dans le même recueil, destiné à un public érudit, on trouve un chef d’œuvre de construction, « La mort de Lawrence Vining » d’Alan Thomas. A lire si vous voulez tester vos capacités d’analyse, sinon passez votre chemin…

Note :

Un film parodique traite le thème : « Un cadavre au dessert » de Robert Moore.

L’explication, très ingénieuse, évoque « la demeure mystérieuse » de Leblanc.

Annexe

J’ai essayé, à mon tour de passe-passe, de traiter le thème, dans un scénario de jeu de rôles, en m’inspirant également de « la demeure mystérieuse ». En dehors du meurtre lui-même, plusieurs « variations » sont rendues possibles par le mécanisme mis en place, comme celle-ci : Un homme pénètre dans la future chambre du crime (qui n’est pas jaune !) et recule épouvanté ; elle est emplie de fumée, avec des remugles nauséabonds, vidée de tous ses meubles, sauf une table sur laquelle danse, grimaçant, une sorte de diable. Il referme la porte, reprend son sang-froid, la rouvre au bout de quinze secondes : la chambre est à nouveau normale, les meubles à leur place, la fumée et l’odeur disparues ainsi que le diable grimaçant. Tout cela en quinze secondes. Bien sûr, il ne s’agit pas d’une hallucination…Il existe une explication, et sans doute une seule…

 Pour finir, la réalité rejoint la fiction, comme le montre une énigme authentique, jamais résolue : celle de la Marie Céleste, en 1872. C’est le nom d’un navire qui fut retrouvé voguant dans l’Atlantique…sans personne à bord. Dans la cuisine, les plats étaient encore chauds – rien de particulier dans le journal de bord du capitaine… Personne n’a jamais pu comprendre ce qu’était devenu l’équipage. Deux hypothèses particulièrement ingénieuses furent émises : me consulter. (Mots-clefs : piano et cuisinier)

 Et si vous écriviez votre explication ? Nous aimerions croire au diable à nouveau…

Une réflexion sur “Meurtres en chambres closes : la nouvelle liste de lecture de François Louvard

  1. Excellente initiative. Je suis le père de deux adolescentes, l’une aimant lire, l’autre pas trop.
    Avec votre proposition, je leur achèterai un bouquin pour chacune, mais aussi pour moi : n’ayant pas de télévision, je voyage dans le temps et l’espace au gré de mes lectures.
    Deux questions: un, ne faites vous que dans le roman policier? Deux, avez vous un site où consulter vos propositions?
    Au plaisir de vous rencontrer!

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