Pas un jour, par David Barbaud

Enseigner n’est plus une vocation depuis bien longtemps, c’est aujourd’hui une course d’obstacles et souvent une épreuve qu’on ne pourrait souhaiter à son pire ennemi.

Ce vendredi, on m’a proposé une interview sur France 2, dans le sujet sur la violence en milieu scolaire dans le cadre de la commission à laquelle je participe. Je n’ai pas souhaité intervenir car je considérais que le collège Victor-Hugo de Gisors n’était pas, loin sans faut, l’exemple le plus criant.

J’aurais peut être dû.

Car la violence, ce n’est pas forcément un coup de couteau ou un revolver sorti d’une poche. La violence c’est aussi un quotidien, une ambiance, sournoise et veule.

Pas un jour sans voir des élèves se bousculer, s’insulter, se battre physiquement dans la cour bien sûr, mais aussi dans les couloirs aux interclasses. Pas un jour sans rapport de force entre « caïds » et surveillants pour faire évacuer des lieux « d’occupation stratégique » dans lesquels la domination du jeune chef de tribu ou de l’amazone inculte s’exerce avec une violence inouïe bien que souvent silencieuse. Pas un jour sans qu’un graffiti insulte tel ou telle professeur. Pas un jour sans que certains élèves, du haut de leur glorieuse impunité de fait grimacent, ricanent, vous narguent et se jouent de toutes les règles qui de toute façon ne sont appliquées que dans un sens, en défaveur des faibles (les professeurs, privés d’autorité factuelle, les bons élèves, terrorisés par la doxa médiocratique, les élèves à lunettes, les élèves différents, les élèves sincèrement désireux de s’en sortir et dont les familles croient encore dans la chimère républicaine). Pas un jour où il ne faut se battre pour obliger ces pauvres hères d’une société perdue à enlever leurs manteaux et se tenir correctement. Pas un jour sans qu’une administration complice d’un système moribond ne s’extasie devant la vitalité-de-cette-jeunesse-si-diverse et élève le laxisme au rang de grand art. Pas un jour sans se rendre compte à quel point le collège unique est plus qu’une faute, un véritable crime dont les coupables devront un jour rendre des comptes.

Partir, tout de suite ? Démissionner ? Tourner le dos avec mépris ? Pas encore, pas tout de suite. Ce qui me fait rester encore un peu ?

Quelques miracles quotidiens : pas un jour sans que dans le regard de certains on ne sente les lumières de l’entendement. Pas un jour sans qu’un « Bonjour Monsieur » nous rappelle qu’il y a des élèves gentils, respectueux, polis et sincères. Pas un jour sans qu’un rire complice et sain ponctue telle saillie ou telle anecdote. Pas un jour sans lire la fierté et le bonheur d’un enfant qui obtient le premier « 20/20 » de sa jeune vie. Pas un jour sans avoir l’impression que pour certains la trace du savoir se maintiendra de façon indélébile. Pas un jour sans qu’en salle des professeurs on ne s’étonne dans le bon sens d’une remarque ou d’une copie prometteuse. Profitez en braves gens, ces miracles ne dureront plus très longtemps.

Ce dualisme schizophrène est l’essence même de notre métier. Je quitte une classe infecte, remplie de sauvageons perdus à jamais pour retrouver après une classe d’élèves d’une exquise urbanité, et remplis du désir d’apprendre.

Je le dis tout haut, les professeurs sont les derniers héros d’une mythologie qui s’effondre avec fracas dans les sables mouvants de la démagogie « citoyenne » et de la lâcheté communautaire.

David Barbaud

0 réflexions sur “Pas un jour, par David Barbaud

  1. Voilà les mots qu’il fallait prononcer! Le triomphe de la doxa mediocratique a pour effet que l’EN nationale n’est plus qu’une gigantesque fiction, où l’on parque les élèves à grand prix, et toute la société de faire semblant de croire qu’elle a une éducation nationale. Les derniers ministres ont frôlé la ligne jaune, à certain moment on a cru qu’ils allaient le dire :le roi éducation est nu, complétement à poil!Puis ils sont retournés à leur carrière, la seule chose que l’on puisse désormais attendre d’un ministre c’est cette grande révélation, c’est cet ultime aveu, il sera alors le dernier ministre de la dite Education.Ce jour est peut-être proche.

  2. Le texte de M. BARBAUD est éloquent, comme d’habitude … Cependant je ne peux
    pas être d’accord avec tout ce qu’il dit, par exemple lorsqu’il qualifie les profs de « héros ».

    De cette immense prostitution de l’éducation, nous autres les enseignants de l’ÉdNat nous
    sommes tous les complices – involontaires certes pour certains, mais le résultat est le même.

    Proposez à des profs de manifester pour avoir un euro de plus à la fin du mois, vous en trouverez autant que vous voudrez. Mais si c’est pour l’établissement d’un examen d’entrée en sixième ou en seconde, il n’y a plus personne.
    Reconnaissez-le, M. BARBAUD : si l’ÉdNat actuelle est une pourriture, c’est (entre autres) par ce que les profs le veulent bien. Que ne ferait-on pas pour la sécurité de l’emploi ?
    Et puis, il y a tous ces adorables syndicats subventionnés qui sont lá qui pour faire semblant de faire quelque chose et nous donner bonne conscience …

    Bien sûr, cela ne m’empêche pas de souhaiter beaucoup de succès et de bonheur à Scolaria.

    • si l’ÉdNat actuelle est une pourriture, c’est (entre autres) par ce que les profs le veulent bien

      Oui et non. Comme l’écrit un autre Philippe, Nemo, dans Pourquoi ont-ils tué Jules Ferry ?, la structure soviétiforme de l’Éducation nationale a tendance à attirer, et reproduire, des homines sovietici. Ainsi, c’est un problème de structure tout autant que d’hommes dont nous parlons ici…

  3. Je pense comme Philippe Mérieux. J’ai déja dit sur ce blog que les Profs sont co-responsables de la situation qui leur est faite.
    Il suffit de proposer des classes de niveau dans un collège, et vous êtes considéré comme un prof d’extrême-droite, tant les profs confondent tout et considèrent que toute forme de reconnaissance de différence entre les élèves et de tentative d’en tenir compte, est « discriminante » pour l’ensemble des élèves.
    Donc, on nivelle par le bas…et on fait assaut de démagogie pour s’en sortir au mieux, et vivant si possible.
    Les profs scient la branche sur laquelle ils sont assis.

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