Payés pour leur présence

figuration-scolaire

figuration-scolaire

Ce n’est pas seulement une mesure gadget – une de plus – que vient de mettre en place, à titre d’expérimentation, l’académie de Créteil, c’est une véritable provocation et une dangereuse innovation. Il s’agit de rémunérer lesdits élèves lorsqu’ils consentiront à se rendre en classe au lieu de faire l’école buissonnière !

Six classes, choisies dans trois lycées professionnels de cette académie, se verront proposer ce prétendu remède à l’absentéisme : les élèves recevront en début d’année une « cagnotte » fictive de 2 000 euros, qui augmentera tous les deux mois jusqu’à atteindre 10 000 euros s’ils font preuve d’assiduité. Remise aux élèves à la fin de l’année, elle leur permettra de se payer un voyage ou des leçons pour passer le code de la route.

Cette « expérience » est scandaleuse à plusieurs égards.

En premier lieu, l’enseignement en France est obligatoire et gratuit – or ce cadeau inestimable est considéré comme un dû, voire comme une corvée. Les élèves français – y compris ceux qui sont issus de l’immigration et qui font souvent partie des « populations défavorisées » prioritairement visées par l’innovation de l’académie de Créteil – ont oublié qu’étudier est une chance qui n’est pas donnée à tous les adolescents dans le monde. Il n’en va pas de même ailleurs.

Au Maroc, par exemple, la scolarisation est théoriquement obligatoire et gratuite pour les enfants de 6 à 15 ans depuis 2002, mais en pratique, le taux national de fréquentation dans le secondaire sur la période 2000-2007 ne dépasse pas 39 % pour les garçons et 36 % pour les filles, selon l’Unicef.

Au Mali, le taux de fréquentation dans le secondaire est de 15 % pour les garçons et 11 % pour les filles.

En Inde, où l’enseignement est théoriquement gratuit et obligatoire de 6 à 14 ans depuis le mois d’août dernier, 70 millions d’enfants ne fréquentent pas l’école. Les taux de fréquentation dans le secondaire sont de 59 % pour les garçons et de 49 % pour les filles.

Il est pour le moins immoral de rémunérer la présence des élèves en classe en France, alors qu’ils profitent de la chance qui leur est donnée d’accéder aux études et au savoir afin de préparer leur propre avenir !

Par ailleurs, cette mesure représente une véritable insulte faite aux enseignants, aux élèves eux-mêmes et à l’ensemble des citoyens.

Insulte aux enseignants et aux chefs d’établissement, dont le rectorat bafoue l’autorité en « achetant » les élèves pour qu’ils acceptent d’assister aux cours.

Insulte aux élèves, que l’on tient pour incapables de comprendre par eux-mêmes l’intérêt de faire des études.

Insulte aux citoyens, qui déboursent déjà près de 60 milliards d’euros pour abonder le budget de l’Éducation nationale, premier poste budgétaire de l’État. C’est déjà un effort considérable. Est-il concevable d’en exiger davantage de leur part pour « récompenser » une attitude qui représente le minimum que l’on puisse attendre d’un élève ?

Il existe 1 687 lycées professionnels en France, dispensant leur enseignement à plus de 700 000 élèves. En admettant que l’on attribue 10 000 euros à deux classes dans chacun de ces établissements, comme c’est le cas dans chacun des trois lycées choisis pour cette expérience, le coût de la mesure s’élèverait déjà à plus de 33,7 millions d’euros. Mais pourquoi s’en tenir à deux classes et aux seuls lycées professionnels ? Il existe en France 9 651 collèges et lycées…

Enfin, on peut s’interroger sur les conséquences de cette mesure aberrante au sein même des classes. Les établissements qui sont le plus concernés par l’absentéisme sont souvent aussi ceux qui sont le plus touchés par la violence scolaire. L’éventuelle baisse de cette cagnotte risque d’accroître les tensions, en particulier lorsqu’on annonce une forte épidémie de grippe. Si des élèves tombent malades, leurs camarades ne leur tiendront-ils pas rigueur de leur absence ?

Pour toutes ces raisons, les 80 000 membres de SOS Éducation demandent à Luc Chatel, ministre de l’Éducation, de mettre fin à l’expérience en cours dans l’académie de Créteil et de renoncer aux mesures-gadget, qui coûtent cher et ne règlent rien.

À lire aussi, sur le même sujet, les articles de René Foulon, H16, l’Hérétique et Lolik :

Assiduité

27 réflexions sur “Payés pour leur présence

  1. J’ai eu vent de cette mesure en allant au collège ce matin. J’ai failli avoir un accident. C’est en effet davantage qu’un gadget, c’est un aveu exemplaire de l’échec de notre école publique. Et c’est diablement immoral de surcroît. « Je te paye pour que tu viennes en classe ». J’écoutais notre ministre expliquer doctement que c’était une mesure pragmatique pour lutter contre l’absentéisme de ceux qui vont à l’école à reculons.
    Mais monsieur le ministre, de ceux là, nous n’en voulons pas! Ce sont eux qui le plus souvent perturbent les cours et rendent la vie impossible à ceux qui veulent étudier. Et quand ils ne sont pas là, nous respirons! Alors les avoir avec dans leur regard l’air narquois de celui qui gagne à ne rien faire mais à être simplement là pratiquement autant que le maitre qui enseigne, il y a là une absurdité révoltante.
    Et nous en sommes toujours à la même conclusion : le collège unique est à la rue (sans jeu de mots, camarades…). sauvons ce qui peut être encore sauvé et refondons l’école sur des bases nouvelles en repensant totalement ce présupposé stupide d’une même classe d’âge au même niveau au même moment.

    • Mais monsieur le ministre, de ceux là, nous n’en voulons pas! Ce sont eux qui le plus souvent perturbent les cours et rendent la vie impossible à ceux qui veulent étudier. Et quand ils ne sont pas là, nous respirons! Alors les avoir avec dans leur regard l’air narquois de celui qui gagne à ne rien faire mais à être simplement là pratiquement autant que le maitre qui enseigne, il y a là une absurdité révoltante.

      C’est effectivement la question taboue de ce débat, qu’évite soigneusement Chatel.

  2. nos responsables marchent sur la tête ..encore hier Martin Hirsh developpait cette idée de payer pour lutter contre l’absentheisme …
    quand va -t-on comprendre enfin que l’ecole , c’est un lieu où l’on apprend !tout lereste c’est de la farce , de la poudre aux yeux ….
    je pense aussi a ces cours de remise a niveau qui coutent chers et qui sont un affront aux enseignants ….

  3. Je suis très en colère contre cette mesure pour toutes les raisons si bien exposées ci-dessus.
    C’est une insulte excessivement grave à tous ceux qui s’acharnent à donner un enseignement de qualité et à tous les élèves qui se nourrissent de leurs apprentissages et qui se lèvent chaque matin motivés après s’être couchés tard le soir pour avoir terminé leurs devoirs.
    J’organise avec une amie, professeur de latin-grec, un voyage pédagogique de 10 jours pendant les vacances scolaires de Pâques, pour un prix que nous réduisons au maximum par des subventions que nous demandons au Conseil Général et à la municipalité.
    Que va-t-on dire aux 50 élèves qui se sont déjà inscrits ??
    Dommage que vous veniez en cours et que vous travailliez, le voyage sera payant pour vos familles. Ou bien : absentez-vous, ne venez plus en cours quelques temps puis revenez, vous décrocherez alors le jackpot pour payer votre voyage. Les connaissances, la chance d’apprendre et de se construire ?? Tant pis, aux orties !! Priorité au fric !
    Il y a des dealers de drogues dans nos villes et il y a des dealers d’oisiveté au gouvernement.
    Je crois qu’on ne peut pas tomber plus bas : le gouvernement qui paie les élèves pour faire acte de présence en classe afin de faire remonter les statistiques françaises qui dégringolent plutôt que de s’attaquer aux problèmes, de relever les manches et de travailler.
    Bientôt les syndicats seront plus que minoritaires dans la rue : Peuple de France qui sait la force du savoir manifeste contre l’insulte qu’on te fait.
    Un ami, professeur de technologie en ZEP, me disait son écoeurement devant le gâchis de moyens onéreux dont son établissement est doté et qu’il n’utilise pas faute d’élèves motivés.
    Cela suffit Monsieur le Ministre : si vous avez de l’argent, donnez-le aux établissements, aux professeurs et aux élèves qui travaillent, étudient et construisent leur avenir ainsi qu’aux parents qui contribuent à ce que ce fragile équilibre se maintienne. L’exemple se fait dans ce sens là !!!!

  4. Il y a d’abord un problème d’éducation.

    Dans son livre « de l’enfant roi à l’enfant tyran » ( http://www.scienceshumaines.com/-0ade-l-enfant-roi-a-l-enfant-tyran_fr_3088.html ), Didier Pleux explique qu’un enfant tyran est un enfant intolérant à la frustration.
    En gros, tous ses besoins doivent être satisfait immédiatement et le principe de réalité est inexistant, ainsi que les règles qui permettent de vivre en collectivité.

    Le problème est aussi à mon sens plus général et il s’agit d’un vrai problème de société.
    Pourquoi doit-on rouler prudemment sur une route?
    La réponse « attendu » serait parce si je roule vite, je risque de perdre le contrôle de mon véhicule et de provoquer un accident, qui peut avoir des conséquences encore plus dramatique si il y a d’autres personnes sur la route.
    La réponse « concrète » est à mon avis: parce qu’il y a des radars.

    Il y a un vrai problème d’éducation, et l’éducation nationale joue un jeu dangereux en allant dans le sens de cette non frustration (Un élève normalement constitué doit avoir 12, tu n’as rien foutu, tu fous la merde et tu passes….)

    Je pense que la meilleur solution est l’instruction et l’éducation.
    C’est pour cela que je milite (encore) pour un examen d’entrée en sixième.
    Cette mesure est une véritable mesure d’éducation. Cela permettrait:
    1) De vérifier que les bases y sont.
    2) De donner une expérience de frustration (au sens du docteur Pleux) et d’inculquer des règle du jeux: Tout le monde a sa chance mais si tu veux passer, tu dois réussir l’examen.
    Cette mesure est une véritable mesure d’éducation.
    De plus, elle valoriserait le collège.

    Quand au rectorat de Créteil, que personnellement je méprise car il s’agit du pire rectorat et du plus caricatural, cette mesure ne m’étonne pas.

    • L’examen d’entrée en Sixième devrait être la norme. Un enfant entrant au collège doit savoir lire, écrire, compter, calculer et doit connaître l’essentiel de l’histoire de son pays ainsi que posséder une culture générale à même de l’aider à affronter le secondaire. Si un tel examen existait dans l’école publique, à peine 1/3 des élèves le passeraient avec succès. Mais ne nous leurrons pas, cette mesure fondamentale est totalement utopiste car il faudrait une révolution de la pensée unique actuelle.

  5. Nous sommes dans une société qui marche sur la tête;
    Ce n’est pas d’aujourd’hui que nous récompensons des individus pour ne rien faire.
    Et il ne manque pas d’exemple. Notre système essaie depuis beaucoup trop longtemps à mon gout, d’éduquer, d’instruire, sans responsabiliser, qui que ce soit; l’individu qui a comme comme métier la transmission d’un savoir, sera selon des règles bien précises rémunéré, sans que l’on tienne compte de son comportement, à savoir, est il au travail, sa pratique à la transmission d’un savoir sera t elle positive, ou négative, comment cette pratique sera t elle jugée.
    Des critères objectifs doivent chaque mois, chaque trimestre, en fin d’année donner possibilité à une augmentation de sa rémunération ou une diminution.
    Et de l’autre côté, des individus qui viennent chercher un savoir, des individus, qui souvent viennent à reculons, de ce fait rien n’est et ne sera possible.

  6. Je crois que cet état providence ne fait que dresser les gens les uns contre les autres et nous mène à la faillite et la guerre civile, il est grand temps de s’en débarrasser au moins ça mettra tout le monde d’accord.
    Si quelque chose ou un produit est gratuit, les gens n’y accorderont aucune importance et ne se rendront pas compte de sa valeur réelle.

    Je pense que beaucoup croient que l’éducation est un du et que la société leur doit quelque chose, ils se trompent lourdement ceux là. Ensuite on ne fait pas boire les ânes qui n’ont pas soif.

  7. Entièrement d’accord avec ce billet.
    Les bras m’en tombent…
    D’autant que les élèves concernés, je préfère personnellement et dans l’intérêt de leur professeur ainsi que des élèves présents et qui veulent travailler, qu’ils soient « ailleurs », plutôt que de faire de la figuration « active » et bruyante. Je me suis toujours posé cette question: pourquoi les CPE veulent-ils toujours que les emm….eurs soient toujours présents? Mais là, je sais que je pense mal….
    Les professeurs sont-ils là pour pallier l’impossibilité de lutter contre les zones de non-droit et d’empêcher ces « jeunes-là » de nuire? Sont-ils payés pour les garder et les occuper?
    J’imagine également, comme vous, les conflits qui vont naître de cette obligation d’être présents, cagnotte oblige.

  8. Où va -ton?Ne paie déjà -t-on pas assez pour tout?Payer les élèves quelle mouche pique nos dirigeants?C’est un métier élève maintenant?Je plaint les prof qui vont être obligés de les supporter !Va-t-on déduire de leur salaire le élèves qu’ils vont mettre dehors pour indiscipline?
    Mais où va-t-on? ET ON CROIT QUE C EST UNE SOLUTION!

  9. Comme je l’ai dit ailleurs, cette idée n’est pas nouvelle et elle est née aux USA, elle s’appelle Quantum Opportunities Program. Dans le fond, il s’agit d’une belle et bonne idée qui a été appliquée par plusieurs grandes villes aux USA. La ressemblance s’arrête là.

    En effet, aux USA, ce type de programme n’est pas du ressort fédéral mais bien de l’autorité municipale, c’est à dire celle qui est à même d’avoir l’analyse la plus fine de ce qui se passe sur le terrain local. En outre sont également impliqués les services sociaux, les équipes éducatives, les forces de police qui offrent une expertise précieuse liée à leur connaissance du terrain et des individus.

    D’autre part, la dimension collective n’existe pas pour la bonne et simple raison que le but de ce programme est d’aider les élèves en grande difficulté, menaçant de décrocher mais qui ont été repérés comme ayant de réelles capacités. Il s’agit donc de sauver ceux qui peuvent l’être et non pas de se livrer à un exercice béat de ce vivre-ensemble officiel totalement inepte. Ils se verront allouer entre 1$ et 1,33$ de l’heure. Un montant équivalent est déposé dans un compte destiné à financer leurs études. Les jeunes par groupe de 20 à 25 avaient le choix entre diverses activités dans la limite de 250 heures par an :
    – activités éducatives : enseignement assisté par ordinateur, tutorat par des pairs, aide pour les devoirs;
    – activités de services : services communautaires et aide lors d’événements publics ;
    – activités de développement personnel.

    Le coût d’un tel programme, qui s’est aujourd’hui étendu, est estimé à 10 000 $ par participant sur 4 ans. A mettre en balance avec le coût abyssal du traitement social à la française avec les résultats que l’on sait, auquel maintenant il faut ajouter l’ardoise de cette ineptie mal copiée parce que mal comprise.

    J’allais oublier, aux USA l’initiative privée peut participer au financement de ce type de programme. Ainsi la fondation Ford a donné 1,2 million de $, alors que nous sommes, pauvres contribuables, sommés de participer malgré nous à cette pantalonnade qui est vouée à l’échec. On ne peut pas comprendre une idée lorsqu’on la copie parce qu’on passe à côté de toute la méthodologie qui a été construite pour viabiliser le projet depuis l’émergence de l’idée jusqu’à ses modalités de mise en œuvre. Si en plus on y ajoute les présupposés collectivistes de l’EdNat…

      • A mon sens, ce ne sont même pas seulement des différences : il s’agit de TOUT AUTRE CHOSE !

        Si j’ai bien compris ce que nous dit Herald, la formule américaine a pour but d’aider des élèves en difficulté, financières notamment (n’oublions pas qu’aux USA, l’éducation n’est pas autant financée qu’en France par la dime et la gabelle), mais des élèves QUI ONT DE REELLES CAPACITES.

        Ici, on se propose seulement de rémunérer la seule PRESENCE EN COURS, de TOUS LES ELEVES y compris (et surtout, car ce sont eux les absentéistes chroniques) les moins doués, et les moins studieux.

        De plus, la formule américaine fait possiblement intervenir le secteur privé, ce qui est évidemment impensable pour notre Education bolchévique Nationale.

        Les deux projets n’ont donc RIEN A VOIR entre eux. Les Américains se proposent d’aider des élèves sérieux à réussir. Les Français financent en priorité des « branleurs » et des « fouteurs de m… »

        Même si on a le droit d’émettre des réserves sur la formule américaine, en regard la formule française est une pantalonnade…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *