Quel avenir pour l’école ? Najat Vallaud-Belkacem face au sociologue François Dubet

Très élitiste et inégalitaire, l’école française va mal. Pour en débattre, AlterEcoPlus a organisé une rencontre entre Najat Vallaud-Belkacem, la ministre de l’Education nationale, et François Dubet, sociologue spécialiste des questions éducatives1 et connu pour avoir dénoncé l’illusion de la méritocratie républicaine. Il critique notamment dans ce débat la réforme de la formation des enseignants et regrette l’accumulation de réformes sans véritable vision pour l’école de demain. De son côté, la ministre de l’Education nationale affirme sa volonté de « donner plus de moyens à ceux qui en ont le plus besoin et donner moins à d’autres ». Elle a également annoncé une réforme du collège qui sera mise en place à la rentrée 2016 (voir notre article spécifique sur le sujet).

AlterEcoPlus : L’école française est très inégalitaire, différentes enquêtes le montrent, dont Pisa à chacune de ses éditions. Comment l’expliquez-vous et comment y remédier ?

Najat Vallaud-Belkacem (N. V.-B.) : L’école n’est pas seulement inégalitaire, elle l’est de plus en plus. J’espère que l’on parviendra à inverser cette tendance. Mais nous subissons encore aujourd’hui, à travers par exemple les difficultés de recrutement d’enseignants dans l’académie de Créteil, les conséquences des politiques menées depuis dix ans par les précédents gouvernements, qui ont réduit les moyens alloués à l’Education nationale.

Pour y remédier, il faut tout d’abord revoir la politique d’éducation prioritaire, dont les résultats ont jusqu’à présent été mitigés, notamment en lui donnant plus de moyens et en actualisant la cartographie des zones prioritaires.

« Donner plus à certains suppose d’en donner moins à dautres. Mais il faut avoir le courage politique de le faire. »N. V.-B.

Mais, au-delà des seuls établissements en difficulté, il faudrait procéder à une réforme globale de l’allocation des moyens, qui ne peut plus être fondée sur le seul nombre d’élèves pris en charge. Il faut prendre en considération d’autres critères fondés sur les difficultés sociales objectives auxquelles ces derniers sont confrontés. Cela permettrait d’offrir à ceux qui en ont le plus besoin davantage d’accompagnement, plus d’aide aux devoirs, plus de soutien aux projets pédagogiques… Une telle réforme n’est pas simple à mener : donner plus à certains suppose d’en donner moins à d’autres. Mais il faut avoir le courage politique de le faire.

« Le problème va bien au-delà des seuls moyens. » F. D.

François Dubet (F. D.) : Votre raisonnement est implacable, mais le problème va bien au-delà des seuls moyens. Donner plus à des établissements difficiles dans lesquels sont nommés les enseignants les moins expérimentés, dont le premier souhait – et on peut le comprendre – est de partir ailleurs aussi vite que possible à cause des conditions de travail, cela revient à ne rien changer. Les moyens supposeraient, pour être efficaces, des équipes homogènes, composées des personnes ayant choisi d’être là, ayant un lien avec les populations avec lesquelles elles travaillent. Avec, pourquoi pas, une grande autonomie donnée aux établissements dans le recrutement du personnel enseignant.

N. V.-B. : Evidemment, les moyens ne sont pas tout, mais cela reste important. Le dispositif « plus de maîtres que de classes » dans les écoles en difficulté, instauré en 2012, est par exemple très utile pour détecter précocement et répondre au plus vite aux difficultés des élèves. De même, la réforme de l’éducation prioritaire que nous sommes en train de conduire prévoit des moyens financiers supplémentaires, à hauteur de 350 millions d’euros, dont 100 millions serviront à augmenter les indemnités pour inciter les enseignants à rester dans ces établissements. Le reste financera les créations de postes d’enseignants, de personnels d’éducation, de personnels de santé et sociaux, la formation continue et des dispositifs de soutien pédagogique.

« Je suis d’accord avec l’idée qu’il faut laisser davantage d’autonomie aux établissements. »N. V.-B.

Je suis par ailleurs d’accord avec l’idée qu’il faut laisser davantage d’autonomie aux établissements, sans aller jusqu’au recrutement local, qui n’est pas dans notre culture. J’ai annoncé jeudi 13 novembre, dans le cadre de la modernisation des métiers de l’éducation, un certain nombre de mesures qui renforcent cette autonomie, en particulier au travers des décharges horaires qui permettent un meilleur travail collectif.

AlterEcoPlus : Comment sortir de ces difficultés de recrutement, alors que des académies comme celle de Créteil manquent denseignants, ainsi que le dénonce le mouvement du « ministère des bonnets dâne » ?

F. D. : Nous nous trouvons tout de même dans une situation extrêmement étonnante où, malgré un chômage massif des jeunes et un certain déclin de la valeur des diplômes universitaires, le métier de prof n’attire plus… Je pense pour ma part qu’il n’est pas raisonnable de demander à des gens de choisir le métier d’enseignant à bac + 4, comme c’est le cas aujourd’hui. En liquidant les IUFM, Nicolas Sarkozy avait rendu une sorte de service : le chantier de la formation des enseignants était ouvert.

« On a fait l’erreur politique de ne pas développer la voie de l’école professionnelle des enseignants, qui aurait recruté à bac + 1.» F.D.

On a fait l’erreur politique, selon moi, de ne pas développer la voie de l’école professionnelle des enseignants, qui aurait recruté à bac + 1 et formé des enseignants comme l’on forme des ingénieurs ou des infirmières – en continuant, bien sûr, à étudier la discipline choisie à l’université et à qualifier à bac + 5. Cela aurait notamment permis de recruter de bons étudiants issus des milieux modestes, mais aussi d’affirmer qu’être enseignant, c’est un métier. Les Ecoles supérieures du professorat et de l’éducation (Espé), aujourd’hui, ne sont que des IUFM améliorés…

N. V.-B. : J’entends ce que vous proposez. Le choix qui a été fait pour la formation des enseignants est celui de la masterisation. Nous avons créé pour les étudiants d’origine modeste les emplois d’avenir professeur, qui autorisent un prérecrutement et permettent à ces étudiants de percevoir une indemnité pendant leur formation. Il reste à davantage faire connaître ce dispositif…

Je suis néanmoins reconnaissante à ce gouvernement d’avoir construit les Espé aussi rapidement qu’il l’a fait, dès la rentrée 2012. Il a fallu inventer en quelques mois quelque chose de nouveau, et l’on a fait le choix d’allier une formation universitaire professionnelle et une formation plus pratique, sur le terrain. Le dispositif s’est mis en place et s’améliorera encore au fil du temps.

F. D. : Reste que la difficulté à faire évoluer le statut d’enseignant augure mal de l’avenir. On sait bien que le travail enseignant a considérablement changé, et surtout qu’il est devenu plus difficile. Mais le statut des professeurs, lui, n’a pas évolué : il reste uniquement défini par l’heure passée face aux élèves. Tout ce qui est à côté (le dialogue avec les parents, le soutien, notamment) vient en plus, sur la seule base de la bonne volonté des enseignants. Heureusement, ils sont nombreux à être de bonne volonté ! Mais un système ne saurait seulement fonctionner sur la vertu et l’enthousiasme, d’autant que ce sont des qualités qui s’usent avec le temps… Un chantier important aurait été la création progressive d’un statut incluant ces tâches, qui aurait pu coïncider avec la mise en place d’un nouveau cadre de formation. L’opportunité a été ratée.

N. V.-B. : Je vous invite à prendre connaissance des mesures que nous venons tout juste d’adopter, après un an de travail sur le sujet, pour redéfinir, actualiser et mieux valoriser les quatorze métiers de l’Education nationale. Vous y verrez que des statuts qui n’avaient pas évolué depuis des décennies le font enfin, précisément pour prendre en compte ces missions « invisibles » que vous évoquez et mieux les reconnaître dans l’indemnisation comme dans le parcours de carrière.

 

AlterEcoPlus : François Dubet, vous affirmez que le système scolaire est « cruel envers les perdants ». Qu’entendez-vous par là ?

F. D. : Notre école est à la fois ouverte, démocratique et marquée par un idéal élitiste que tous ont intériorisé. Le problème n’est pas que l’école fabrique des élites, ce qui est une bonne chose, mais que ce modèle détermine l’ensemble du système. Du coup, les élèves se définissent toujours négativement : « Je n’ai pas été capable d’aller dans la meilleure section. » Ce sentiment d’impuissance, et l’humiliation qu’il produit, reste un trait marquant de l’école française.

« Le problème n’est pas que l’école fabrique des élites, ce qui est une bonne chose, mais que ce modèle détermine l’ensemble du système.» F. D.

N. V.-B. : On dit souvent que l’on pourrait avoir davantage de créateurs d’entreprise dans notre pays, mais que nous n’avons pas cette culture du risque, du droit à l’erreur, davantage développée dans les pays anglo-saxons. Cela vient aussi de l’école. Dans les enquêtes Pisa, les élèves français ont un taux très élevé de non-réponse aux questions : ils préfèrent ne pas répondre plutôt que de prendre le risque de se tromper.

Une réflexion est d’ailleurs en cours sur le système d’évaluation. Le jury d’une grande conférence nationale, composée d’acteurs de l’Education nationale, de parents mais aussi de lycéens, doit me rendre ses conclusions sur le sujet en décembre. Je déciderai alors d’une réforme qui sera parallèle à celle des programmes. Celle-ci doit découler du nouveau socle commun de connaissances, de compétences et de culture, qui définira le bagage que chaque élève doit avoir acquis à la fin de la scolarité obligatoire à 16 ans. Car ce n’est pas tout de définir un socle, il faut que les programmes en découlent, qu’ils aient une cohérence et qu’ils puissent se faire sur l’année scolaire.

F. D. : Ce serait une révolution culturelle ! En France, nous préférons des programmes ambitieux que nous ne réalisons pas à des programmes modestes que nous réalisons – et cela marque en particulier l’identité du corps enseignant.

La question des notes est très importante. Mais l’enjeu fondamental serait de faire en sorte que l’école française soit une véritable école commune jusqu’à 16 ans, de manière à ce que les plus faibles soient armés même s’ils ne poursuivent pas leurs études. D’ailleurs, comment faire pour que le collège se rapproche de l’école primaire et cesse d’être conçu comme l’antichambre du lycée général ?

N. V.-B. : La loi de refondation de l’école de Vincent Peillon introduit les outils pour cela. Avec l’instauration des cycles, la sixième est véritablement en continuité avec le CM1-CM2. Mais le collège doit aussi être réformé, chantier que nous allons entamer dès 2015. Il faudrait notamment permettre aux élèves en difficulté d’avancer à un autre rythme pour aller jusqu’au bout de leur scolarité obligatoire.

« Le collège doit aussi être réformé, chantier que nous allons entamer dès 2015. » N. V.-B.

F. D. : Une des difficultés pour les enfants les plus fragiles est le passage d’un seul professeur enseignant en primaire à sept ou huit au collège, dont aucun n’est vraiment responsable d’eux. Ne pourrait-on imaginer davantage de formations communes entre enseignants du primaire et du collège, des échanges pédagogiques, une réduction du nombre d’enseignants en sixième avec des professeurs qui enseigneraient deux ou trois disciplines ? Le but serait qu’en sixième, les élèves les plus fragiles ne rencontrent plus des difficultés irrattrapables.

N. V.-B. : La réforme de l’enseignement prioritaire que nous préparons est assez ambitieuse en ce sens : tutorat pour les élèves de sixième pendant les « trous » de leur emploi du temps, collaboration de professeurs de CM2 et de sixième pour suivre des groupes d’élèves sans qu’il y ait de ruptures, heures libérées pour recevoir les familles et préparer des projets interdisciplinaires… Toutes ces innovations auront vocation à s’étendre à l’ensemble du système scolaire. Et c’est une vraie révolution, même si elle est silencieuse.

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6 réflexions sur “Quel avenir pour l’école ? Najat Vallaud-Belkacem face au sociologue François Dubet

  1. Je pense qu’il ne faut pas supprimer les notes dans les matières à réponses exactes comme les mathématiques, la physique, la chimie, la biologie ; lorsque la notation devient plus subjective, comme en rédaction, dissertation, et lorsqu’un avis personnel est demandé, on peut s’arranger avec des évaluations globales par catégories. L’essentiel est que la justification de l’évaluation soit faite. Il y a aussi une manière de poser les questions pour que l’évaluation soit binaire ; dans ce cas, les notes se justifient pleinement. Il faut que les élèves s’habituent à ce que leur travail soit évalué de la manière la plus claire et précise possible ; c’est une science qui s’appelle la docimologie. Dans leurs études ultérieures quelles qu’elles soient, ils seront notés et les conséquences en seront déterminantes. Dans leur vie professionnelle, il en sera de même. Pourquoi donc les tromper sous prétexte d’éviter de les décourager. C’est le commentaire associé à la note (chiffres ou lettres, ou qualificatifs, peu importe) qui encourage.
    HD. Prof. hon. des Universités

  2. Ce débat n’ a aucun intéret car il part sur un fondement purement idéologique sans aucun rapport avec la réalité,l’égalitarisme.Les enfants sont inégaux pour de multiples raisons et sauf à les arracher dès la naissance à leurs parents-et ils deviendront désespérés-il faut les prendre comme ils sont et donc sur un socle commun restreint mais fermement acquis,diversifier autant que possible financièrement:à enfants divers,enseignements divers et autorité totale du chef d’établissement avec grande autonomie,voila tout!

    • cher monsieur ,le chef d’établissement doit être le maître en toute circonstance, déja pour commencer, ensuite les proffesseurs maître de leurs classes et les parents maître de leurs enfants, voila comment on construit un pays!!!!!!! c’est pour cela que la FRANCE et moribonde à l’heure actuelle!!!!! plus de point de repére!!!!

  3. il est grand temps de faire le ménage dans l’éducation nationale concernant le gouvernement de tutel. si ont veut de plus en plus de cancre dans ce pays les méthodes actuelles doivent être remises à plat d’unepart rendre responsable les parents avec leurs enfants les faire travailler, et correct avec leurs proffesseurs!!!!! tout cela à été abandonné depuis fort longtemps, je suis du siécle dernier et croyer moi ont respectait nos enseignants
    si ont veux une France solide pour ne pas devenir des moutons il faut travailler sa culture
    et la ont devient des hommes!!!!! dans l’autre cas on devient des ignorants!!!!!

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