Résister en « montant le niveau »

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Divers témoignages me sont parvenus, qui témoignent de pressions exercées par les chefs d’établissement pour faire rentrer les profs trop « exigeants » dans les clous du « collège pour tous » – quitte à baisser dramatiquement le niveau.

Imaginons – c’est facile, puisqu’elle existe – une enseignante de français avec quatorze ans d’expérience derrière elle en milieu difficile, dans le Midi d’abord puis dans la région parisienne. En fait, d’élèves « favorisés », elle n’en a pas vus beaucoup. Elle a l’expérience, et elle n’a jamais baissé les bras ni son seuil d’exigence. Apparemment, c’est un défaut. C’est ce qu’on lui a répété sur tous les tons, lors d’une convocation spéciale fin novembre.

Baisser la barre

« Deux élèves sont venus se plaindre », commence le principal – que ce soit une femme ne m’incite pas pour autant à mettre le mot au féminin. « Il y a eu des parents aussi » – sans préciser lesquels : le secret est la clé des pressions ultérieures, on reste dans le flou de façon à créer un sentiment de danger diffus. « Avez-vous analysé la composition sociale des élèves de cet établissement ? Leur situation socio-familiale ne leur permet pas de fournir les efforts que pourraient faire des élèves plus favorisés. Votre rôle doit donc être de vous adapter à cette nouvelle population. »

Certes. Pour avoir moi-même enseigné douze ans dans les ZEP les plus sombres de la région parisienne, j’en connais un bout sur la question : notre rôle est de hisser les plus défavorisés, ceux qui n’ont pas un livre chez eux, ceux qui en famille ne parlent pas français, ou à peine, au niveau de tous les autres. Collège unique, dites-vous ? Ce doit être l’unicité d’exigence et de niveau final. Ce qui suppose forcément de demander aux plus humbles des humbles un effort supplémentaire pour entrer dans cette culture bourgeoise dont ils n’ont même pas l’idée – pour unifier la classe au niveau des plus forts, qui sont souvent (mais pas toujours) les plus favorisés…

Mais ce n’est pas l’avis du principal. « Certes, je n’ai pas à me plaindre de votre travail – ce serait même le contraire. De la gestion des classes, alors ? Pas même. Non. Ce qui pose problème, c’est son système d’évaluation. »

L’obsession de la bonne moyenne

Les conseils de classe, c’était la semaine précédente. « Vous avez une moyenne à 10,8 », continue le chef d’établissement. « C’est inadmissible : vos collègues ont plus, tous les établissements du secteur ont plus. » « Mais, enfin, ils ont le niveau qu’ils ont – on les envoie en sixième sans leur avoir vraiment appris à lire et à écrire… » « Justement : il suffirait que vous refassiez plusieurs fois la même évaluation, de façon à ce, qu’à force, ils réussissent – et à ce moment-là, vous prenez en compte la dernière note… »

Ébahissement : « Mais enfin, il y a un programme… Et ils sont déjà handicapés par un niveau de départ particulièrement faible… Sans compter le temps perdu à faire de la discipline… Si je passe trop de temps à les évaluer dix fois sur la même chose… »

– Peu importe : ce qui compte, c’est la moyenne – à 12, au moins. Votre système de notation leur maintient la tête sous l’eau. De toute façon, bientôt, vous corrigerez avec des pastilles vertes et rouges…

– Et les bons élèves – parce qu’il y en a tout de même ? À m’entendre répéter dix fois le même exercice, ils s’ennuieront rapidement…

– Les bons élèves, on s’en fiche : ils s’en tireront toujours. Ils ont leurs parents pour ça. D’ailleurs, vous pouvez les prendre comme auxiliaires, non ? Nous, nous nous occupons prioritairement des autres. Nous voulons la réussite de tous !

– Mais, justement, c’est mon but aussi !

– Avec les moyennes de certains ? Vous plaisantez ! Les notes doivent encourager, pas sanctionner. Ils se sentent stigmatisés, ils me l’ont dit. Et les parents commencent à soupçonner que c’est parce que… » La voix reste en suspens, l’accusation est un non-dit, c’est bien plus efficace.

« Montrez davantage d’empathie », conclut le principal. « Là, on croirait presque que…

– Que quoi ?

– Rien. »

Lire, activité élitiste

Et l’enseignante incriminée de conclure, dans le message qu’elle m’a envoyé : « Je crois important qu’une trace reste de cet entretien qui pose question sur la liberté de chacun d’entre nous d’envisager et de mettre en oeuvre la réussite de nos élèves, sur la politique choisie pour cela et son efficacité, sur la valorisation de l’effort et la familiarisation de ces élèves souvent démunis en effet au monde qui les attend. »

Certes. Mais nous ne prenons pas exactement le chemin que vous tracez. Nous aplanissons la voie pour les plus faibles, nous la faisons descendre pour les plus forts, nous en demandons chaque jour un peu moins, l’obsession, c’est de faire plaisir aux parents et au ministre – qui par parenthèse ne doit pas avoir inscrit ses enfants dans l’un de ces collèges de la périphérie parisienne où l’on fait de l’égalitarisme à tout prix.

De surcroît, cette offensive anti-élitiste (comprenons-nous bien : le seul, le vrai élitisme, c’est l’élitisme pour tous, et c’est le seul moyen de hausser chaque élève au plus haut de ses capacités) n’est pas isolée. Louise Tourret sur son blog nous raconte cette semaine la mésaventure d’une autre enseignante en passe d’être sanctionnée parce qu’elle donne trop de livres à lire et que le cours de français « n’est pas là pour pousser les enfants à adopter des habitudes élitistes ».

Le livre, voilà l’ennemi ! Comme dans Fahrenheit 451. On nous serine assez que nous sommes sortis de la galaxie Gutenberg, que l’informatique, les tablettes, et autres mirifiques objets en plastique sont en train de remplacer le papier – pour le plus grand profit des fournisseurs de gadgets hors de prix.

Rien à craindre

Que le ministère compte à ce point sur des suppléants de toutes natures pour boucher les trous laissés par un recrutement inefficace en dit long sur ses intentions : les petits chefs, les gauleiters de collège, s’en donneront à coeur joie avec des étudiants vite embauchés, vite débauchés.

En attendant, je veux le dire solennellement à mes collègues : un titulaire du Capes ou de l’Agrégation (les menaces sur ce dernier concours vont dans le même sens : réduisez le niveau d’embauche, vous aurez des salariés à votre pogne) n’a rien à craindre – mais alors, rien – de son chef d’établissement. Pour le meilleur ou pour le pire, ils sont à peu près intouchables. Le chef d’établissement peut les signaler à l’inspection, qui n’a franchement pas que ça à faire, et qui elle-même ne peut pas grand-chose contre les pires profs – et rien contre les autres.

Lire la fin sur le site du Point

Une réflexion sur “Résister en « montant le niveau »

  1. Il faut au plus vite refaire une véritable élite en offrant à tous, comme par le passé, des études d’humanités gréco-latines dignes de ce nom. Cela transcende toutes les étiquettes sociales.
    Pourquoi sauver les éléphants en voie de disparition et pratiquer devant tous un véritable génocide du latino-helléniste?

    Pr Stéphane Feye
    Schola Nova (non soumise au décret inscriptions) – Humanités Gréco-Latines et Artistiques
    http://www.scholanova.be
    http://www.concertschola.be
    http://www.liberte-scolaire.com/…/schola-nova
    http://online.wsj.com/news/articles/SB10001424052702303755504579207862529717146
    http://www.rtbf.be/video/detail_jt-13h?id=1889832

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