Tout se joue dans le premier quart d’heure

« Quand j’ai débuté, on pouvait exiger que les élèves se rangent par deux dans les couloirs. Maintenant, c’est la pagaille complète. »

C’est le témoignage d’un professeur d’anglais du « 9-3 » dans le livre de Sébastien Clerc, jeune professeur de ZEP, actuellement chargé par le ministère de l’Éducation nationale de dispenser un cours de discipline dans les IUFM, Au secours ! Sauvons notre école (Oh Éditions, 2008).

Les pédagogues d’autrefois étaient formels : si le professeur n’impose pas le silence avant l’entrée en classe, faire un cours efficace sera quasi-impossible.

Le classique de la littérature pédagogique Comment tenir sa classe, de l’instituteur Olivier Leroy, rédigé à la veille de la Seconde Guerre mondiale, commence par ces mots :

« Il n’est pas exagéré de dire que certains professeurs perdent la partie dans le premier quart d’heure. Ce délai suffit, en effet, à une classe, pour évaluer assez exactement ce qu’il est possible de se permettre avec son professeur. L’attitude de celui-ci est donc simple : il faut que, dès les premiers instants, il prouve par sa conduite qu’on ne pourra, contre lui, rien se permettre. »

Comment de tels principes pourraient-ils être appliqués par le professeur qui arrive à sa salle de cours et, muni de la clef, doit se frayer un chemin parmi des élèves déchaînés qui s’aperçoivent à peine de sa présence ?

Il est face à un terrible dilemme : s’il fait entrer les élèves dans le brouhaha, le cours se passera forcément dans la cacophonie. S’il tente absolument d’imposer le silence avant d’entrer en classe, le risque est grand que les élèves n’en aient cure, et que la « menace » que le cours soit annulé ne les impressionne pas, ou pire, qu’elle les réjouisse (le même problème se pose au moment d’exclure un élève de cours).

Le problème est le même quand, le professeur étant déjà à l’intérieur de sa classe, il voit les élèves entrer au compte-gouttes et en bavardant, et est obligé d’attendre les retardataires pour commencer le cours.

L’Éducation nationale, si elle veut réellement donner aux professeurs les moyens d’exercer leur mission, ne peut pas continuer à leur demander de relever ce défi impossible.

Pour que les professeurs aient la possibilité d’imposer le silence et de faire cours dans de bonnes conditions, il est indispensable qu’une ambiance calme soit imposée au préalable par des surveillants dont c’est la responsabilité.

C’est dès le début de la journée de classe, et à la fin des récréations, que le processus doit s’amorcer.

Les élèves d’une même classe doivent être réunis à un endroit spécifique, marqué au sol, dans la cour de récréation, ou éventuellement sous le préau.

Il est recommandé de programmer deux sonneries successives, la première signifiant la fin de la récréation et l’ordre de se réunir par classe à cet endroit, la seconde marquant l’instant où un silence complet est exigé.

Le surveillant doit s’assurer que les élèves soient en rang, deux par deux, et qu’ils observent un silence complet. Si l’établissement connaît de graves problèmes de discipline, il est même conseillé de leur imposer une position particulière, mains jointes dans le dos, ou encore croisées sur la poitrine.

C’est à ce moment là seulement que le professeur prend sa classe en charge, et la conduit, toujours en rang et en silence, vers la salle de cours.

Un temps d’arrêt est marqué à l’arrivée devant la classe. Le professeur n’ouvre la porte que quand le calme complet est confirmé. Il donne alors l’ordre d’entrer.

Restant devant la porte, à l’extérieur de la classe, il fait défiler les élèves devant lui. Ceux-ci rejoignent alors leur place attitrée, et restent debout à côté de leur chaise. Une fois que tous ont rejoint leur place, le professeur entre, ferme la porte, va à son bureau, puis donne le signal à ses élèves de s’asseoir. Les élèves sortent leurs affaires et le cours commence, avant qu’ils n’aient eu le temps de se dissiper.

Le premier jour de l’année est particulièrement crucial. « Aucun discours ne suivra l’installation des élèves. Pas même quelques mots pour dire qu’on veut de l’ordre, de la bonne tenue. Ce que désire le professeur à ce sujet a dû apparaître déjà par les faits », indique Olivier Leroy.

Sébastien Clerc formule des recommandations analogues dans son livre : « C’est une erreur pour un enseignant accueillant une classe, de démarrer par : « Retirez vos casquettes ! Sortez votre cours ! » »

« Il importe donc d’être très strict en cette période si brève et décisive des débuts. Il ne faut pas craindre d’exagérer la sévérité. Le fameux adage […] « manifester la force pour en éviter l’emploi » s’applique ici parfaitement », reprend Olivier Leroy.

Le madré instituteur va même plus loin, au risque de choquer : «  Il vaut mieux étonner les élèves par un excès de rigueur que par un excès d’indulgence. Ne pas hésiter, par exemple, à s’emparer du moindre prétexte pour manifester cette rigueur […], au besoin d’imposer une punition disproportionnée. »

Mais c’est uniquement pour le bien des élèves qu’il préconise cela : « Cette attitude peut paraître brutale et cruelle à certains. Déclarer d’un air froid : « Vous serez puni » à un malheureux gamin qui vient de demander une plume ou un crayon à son voisin sera regardé comme pure tyrannie. » Mais il estime que « des avantages sans limites » découleront de cette stratégie, pour les élèves comme pour le professeur, en particulier le fait que ce dernier pourra ensuite beaucoup plus facilement se permettre des plaisanteries et une attitude chaleureuse, sans pour autant risquer que ses élèves en profitent pour chahuter.

Ce qui vaut pour le début du cours est encore plus important pour le début l’année. Un professeur qui aura établi tout de suite son autorité aura plus de facilité à l’adoucir au cours de l’année qu’un autre qui aurait tenté d’instaurer un climat de sympathie avec ses élèves et qui, voyant que ceux-ci ne suivent pas son cours, tente de remettre de l’ordre en cours d’année.

À lire aussi, notre article sur le site de SOS Éducation.

0 réflexions sur “Tout se joue dans le premier quart d’heure

  1. Bravo pour cette série de billets.

    On pourrait y ajouter pêle-mêle le retour au voussoiement (y compris dans les manuels), bannir cette lamentable habitude consistant à appeler les élèves par leur prénom, précéder toute interrogation par Monsieur ou Mademoiselle. La classe n’est pas un lieu de convivialité, elle est le théâtre où se déroule la relation entre un adulte et des enfants/adolescents sur le mode maître/élèves. Laisser croire qu’il peut y avoir un rapport d’égalité, c’est ouvrir la porte à tous les abus possibles.

  2. oui, Oui, mille fois oui, admirable article auquel je souscris entièrement en tant qu’enseignante ayant conduit des dizaines d’élèves vers ce merveilleux métier.

    Cet arrêt devant le sanctuaire du savoir me parait indispensable pour que la transmission s e passe dans des conditions respectueuses des uns et des autres.

    Faire autorité d’emblée
    pour ne pas avoir à l’exercer.

    Bravissimo!
    Quel courage en des temps de gadoue intellectuelle de tenir de tels propos.

  3. Sujet fort intéressant, et analyse qui l’est encore plus !
    En tant qu’élève j’en étais déjà arrivé à la même conclusion, puisque j’avais eu l’occasion de remarquer que les profs les plus « cools » au cours de l’année étaient finalement les plus sévères au début. Ayant bien posé les limites les premières semaines, ces profs pouvaient en effet se permettre de relacher la pression ensuite sans que cela ne déborde.
    A l’inverse, le laisser-aller les premiers jours auguraient d’une année agitée, avec un enseignant passant finalement son temps à crier et faire de la discipline !

    Les punitions tombaient finalement plus souvent avec les profs « sympas » qu’avec les profs « sévères »…

    • le laisser-aller les premiers jours auguraient d’une année agitée, avec un enseignant passant finalement son temps à crier et faire de la discipline !

      Les punitions tombaient finalement plus souvent avec les profs “sympas” qu’avec les profs “sévères”…

      Oui, comme François Bégaudeau dans Entre les murs, qui refuse de sanctionner les perturbateurs, jusqu’à ce que l’un d’entre eux soit exclu.

  4. Évidemment, il est difficile de reproduire les mêmes consignes aujourd’hui dans un collège de 600 élèves dans un contexte social extrêmement tendu. Les deux tiers des élèves ne reçoivent pas chez eux l’éducation la plus basique de respect des valeurs d’autorité. Il est donc très difficile, voire impossible de contraindre (d’ailleurs on ne peut absolument pas contraindre légalement dans le public ) des élèves en si grand nombre dans une cour à attendre en rang et en silence, les bras derrière le dos (ils ont tous leurs sacs de cours). De telles mesures pourraient s’appliquer dans des établissement à faible effectif et dans le cadre d’un internat. En tous les cas, je souscris totalement à cet article. De telles mesures se heurtent simplement aux réalités erratiques du moment.

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