Vouvoiement : indispensable envers les enseignants, préférable envers les élèves

En 2007, peu de temps après sa prise de fonction, l’ancien ministre de l’Éducation nationale Xavier Darcos se prononçait pour le retour du vouvoiement à l’école afin que « chacun soit à sa place ». Selon lui, le vouvoiement des enseignants par les élèves est « indispensable ». Le vouvoiement des élèves par les enseignants est aussi « préférable ».

Ces propos sont surprenants, car ce constat semble partagé par la majorité des professeurs. Très en vogue dans les années 1970 et 1980, le tutoiement du professeur par les élèves est aujourd’hui en voie de disparition. Certains professeurs vont même jusqu’à faire traduire en conseil de discipline les élèves s’étant permis de les tutoyer ! (Cf. Sébastien Clerc, qui raconte son expérience de professeur de ZEP dans Au secours ! Sauvons notre école, Oh Éditions, 2008).

Si ce point ne fait plus débat aujourd’hui, c’est que les avantages du vouvoiement du professeur par les élèves sont évidents :

  • Le vouvoiement implique un ton naturellement plus soutenu, qui incite les élèves à faire un effort de langue, à soigner leurs tournures et leur vocabulaire ;
  • Il les aide à éviter de déraper sur le ton plus familier qu’ils ont l’habitude d’employer entre eux, mais qui ne convient pas avec leur professeur ;
  • Ils prennent l’habitude d’employer des formules qui restent, malgré tout, très répandues dans le monde des adultes, en particulier le monde professionnel ;
  • Il permet au professeur de maintenir une distance qui peut lui être utile pour assurer son autorité dans les moments conflictuels.

En revanche, il est vrai que le vouvoiement des élèves par les professeurs fait plus débat.

Il semblerait irréaliste et inutile de vouloir imposer à tous les professeurs de vouvoyer leurs élèves.

En effet, il est parfaitement possible à un adulte de parler aux enfants sur un ton respectueux tout en les tutoyant (l’inverse est bien sûr possible aussi, mais est plus difficile à maintenir systématiquement).

De plus, selon leur personnalité, les professeurs doivent avoir la liberté de choisir la manière qu’ils jugent la plus adaptée de s’adresser à leurs élèves.

Néanmoins, le vouvoiement des élèves par le professeur comporte également de nombreux avantages :

  • En étant vouvoyés, les élèves se sentent, à juste titre, considérés comme des êtres responsables et dignes de respect. Car le vouvoiement est la manière habituelle avec laquelle les adultes se parlent entre eux, et manifestent une attitude de politesse et de respect envers les autres ;
  • Le vouvoiement, qui caractérise, on l’a dit, le monde des adultes, prédispose les enfants à entrer dans la logique de l’école, qui est le lieu par excellence où ils se préparent à devenir adultes ;
  • Le vouvoiement, qui institue une distance entre le professeur et l’élève, contribue à renforcer chez ce dernier l’idée que l’école n’est pas pour lui un lieu comme un autre, et que le professeur n’est ni un copain, ni un parent.
  • Dans l’optique de faire reculer les violences à l’école, cette pratique peut paraître assez dérisoire ; néanmoins, lors d’une situation de confrontation entre un professeur et son élève, le vouvoiement apparaît comme un modérateur : il évite à chacune des deux parties de tenir des propos grossiers, vulgaires ou injurieux. La distance induite par le vouvoiement canalise ainsi la tension. Dans une situation, à l’inverse, où l’élève est récompensé, il donne un caractère plus solennel à la récompense.

Les professeurs qui souhaitent instaurer une distance et une solennité supplémentaire avec leurs élèves, peuvent également choisir, en complément au vouvoiement, d’appeler par leur nom de famille, précédé de « Monsieur » ou « Mademoiselle », les élèves.

Notons toutefois que, à l’école primaire, rares sont les manuels scolaires qui font encore le choix de vouvoyer les élèves dans les énoncés d’exercices. D’autre part, dans de nombreux pays occidentaux, la formule de politesse est tombée en désuétude. C’est le cas de l’Italie, de l’Espagne, et bien sûr des pays anglophones. Même au Québec, le vouvoiement est très peu utilisé.

Dès lors, pourquoi souhaiter le maintenir dans nos écoles ? C’est que ce qui se fait à l’étranger n’est pas forcément toujours la meilleure chose à faire chez nous. Pour les raisons précédemment énoncées, la langue française offre la possibilité de s’exprimer avec singularité, distance et distinction. Au nom de quoi faudrait-il en priver les élèves ?

22 réflexions sur “Vouvoiement : indispensable envers les enseignants, préférable envers les élèves

  1. Il n’est pas vrai que la formule de politesse se soit perdue en Italie. Au contraire, son emploi est pour ainsi dire obligatoire dans nombre de professions.

    Senex

  2. Il n’y a pas à tergiverser sur le vouvoiement des professeurs par les élèves : c’est indispensable pour les raisons détaillées ci-dessus et c’est la clé de la mise en place du respect.

    Par contre je ne suis pas pour la même obligation des professeurs envers les élèves. Je pense qu’un adulte est tout à fait capable d’engager un dialogue respectueux utilisant un langage soutenu tout en tutoyant un jeune. C’est mon expérience et jusqu’ici, même si le jeune « dérape » et me tutoie dans l’élan de son argumentation dira-t-on (!!), les choses reprennent leur place immédiatement.
    Je pense qu’il faut laisser chaque enseignant choisir le vouvoiement ou le tutoiement selon sa personnalité (conviviale ou réservée) et sa position (primaire, collège, lycée, supérieur).

    Je constate qu’au quotidien le vouvoiement est utilisé entre personnes qui ne se connaissent pas ou peu ou qui souhaitent maintenir une distance avec leur interlocuteur. Dès que nous faisons partie d’une association, d’un groupe social ou professionnel, le tutoiement est usuel et je dirais même de rigueur. Là aussi je me suis vu tutoyer des personnes pour lesquelles je n’ai aucune sympathie (ni même respect !)

    L’enfant est tutoyé depuis sa naissance par tous les adultes qui l’entourent. Le vouvoiement est un rite de passage vers l’âge adulte, c’est bien qu’il se fasse dans le cadre scolaire mais à bon escient par des personnes qui maîtrisent le délicat équilibre entre respect et empathie.

    • Notre propos porte surtout sur le secondaire. Cela dit, il est aussi à noter qu’avant, même au primaire, le vouvoiement existait. Il ne s’agit pas de dire que « c’était mieux avant », mais que cela a existé et n’est pas absurde.

  3. Je suis assez d’accord avec ce billet.

    J’y ajouterais deux ou trois nuances telles que le vouvoiement des élèves par l’enseignant est à exclure en primaire à mon sens.

    C’est un âge où l’enfant a besoin d’être « paternalisé » et ou l’affectif prend une dimension bien plus importante dans l’apprentissage. Le vouvoiement est nécessairement un obstacle supplémentaire sur ce chemin.

    En revanche, le vouvoiement à l’égard des élèves doit être systématique au lycée. Le collège doit quant à lui être la période transitoire entre ces deux pratiques.

    Enfin, le vouvoiement à l’égard de l’enseignant n’est pas négociable.

    • À noter que pour le vouvoiement des élèves là encore, il y a une adaptation naturelle des professeurs selon le contexte. Si, au collège, le vouvoiement des élèves est exceptionnel, il devient fréquent à partir de la seconde, et se généralise à partir de la première et de la terminale. C’est pourquoi, comme nous le rappelons dans ce billet, il ne s’agit pas de demander au ministre de prendre un décret. Il s’agit simplement de montrer que la tendance naturelle au vouvoiement a des justifications. Cet article a une fonction de conseil.

  4. Conseil très avisé.

    Je n’ai pas d’avis tranché pour le primaire, mais pour le collège, je suis très favorable au vouvoiement de l’élève.

    Ma rentrée en sixième, première heure de cours, avec notre professeur principal, prof de français, et ce vouvoiement surprenant, impressionnant, ces ‘monsieur untel’ et ‘mademoiselle unetelle’, un véritable bonheur.

    Outre le fait que c’est le professeur que nous avons le plus respecté, avec qui nous avons le plus ri et le plus appris sur la différence entre audace et médiocrité, son vouvoiement a éclaboussé l’ensemble de nos professeurs.
    Nous ne respections pas moins les profs qui nous tutoyaient, en tout cas pas sur ce critère, mais son vouvoiement, et celui de quelques autres, nous a fait sortir de notre condition d’enfant soumis aux adultes sans pour autant nous ôter une once de notre condition d’enfant encore fragile et vulnérable.
    Ce vouvoiement ne nous interdisait pas d’être encore très dépendants des adultes. Mais il donnait chair et cohérence aux adultes que nous allions devenir.

  5. 100 % d’accord avec vous.
    C’est mettre à bonne école, cela sert de modérateur, pour les deux parties d’ailleurs, et éviterait sans doute des dérapages hélas pas si rares.

    Je confirme pour la situation du Québec, intransposable dans notre pays de tradition et de tempérament latin !
    Par contre, les Educateurs québecois ont une analyse et une approche pédagogiques particulières et innovantes (Cf. Germain DUCLOS…). De même pour la Suisse (Cf. Philippe PERRENOUD).

    Ils ont aussi une bonne longueur d’avance autour de la réflexion éthique et d’un cadre déontologique. Même cela ne fait pas tout.

    Enfin, leur courtoisie et leur forme de philosophie sont pour nous, pauvres gaulois, sources de stupéfaction. Pourtant ce sont des Hommes !

  6. Je voudrais aussi préciser que, pour des élèves qui peuvent soit vouvoyer leurs parents, soit tutoyer leur famille mais ont appris à vouvoyer tous les adultes qui y sont extérieurs, l’arrivée dans une classe au primaire où l’instituteur persiste à lui dire « appelle-moi emmanuel, tu… » est déstabilisant… et souvent difficile à vivre!! En effet, en général il est le seul de la classe à ne pas arriver à tutoyer ainsi un adulte que ses parents lui disent de respecter et de vouvoyer (tant pis pour le prénom, là ce serait vraiment trop dur à tenir!!^^)… je m’en souviendrai toujours!!^^

  7. bonjour
    Je suis d’accord avec vous pour ce qu’implique le vouvoiement. Il est vrai que ça sous-entend le respect l’autorité et peut aider à mieux respecter, à ne pas déraper (parfois certain-e-s ont du mal) ce que le tutoiement permet moins, à se sentir considéré(e) plus comme adulte etc… Cependant je peut aussi dire que tutoyer (les profs) ne veut pas forcément dire ne pas respecter, et que le vouvoiement ne devrait pas être basé sur une règlementation mais sur un accord entre les personnes concernées. J’ai eu des profs qui tutoyaient et des profs qui vouvoyaient (aucun des 2 ne me gênait sauf à partir du moment où j’y ai réfléchi et à mesure que je grandissais durant ma scolarité (je suis au lycée). La 1ère fois qu’un prof m’a vouvoyée c’était en 5ème. Au début cela m’a un peu gênée, mais je m’y suis habituée, puis ça ne me gênait plus. Au final on s’est très bien entend avec lui dans l’ensemble. Avant j’aimais bien être tutoyée car il est vrai que ça donnait plus l’impression d’être plus maternée ou paternée (tient ce mot n’existe pas ? pas normal ça). Aujourd’hui la plupart du temps je préfère être vouvoyée par mes profs quand je les vouvoies. Cependant j’ai eu un prof au lycée qui faisait les 2 pour s’adapter au mieux à chaque élève. Il nous vouvoyait quand on le vouvoyait et nous tutoyait quand on le tutoyait, et ce n’était pas gênant et il traitait tou-te-s les élèves de la même façon. Il a précisé que si des élèves dérapaient en le tutoyant il reviendrait sur le vouvoiement avec eux ou elles. Mais le tutoiement n’exprime selon moi aucun irrespect envers les profs. En revanche j’ai parfois l’impression (et entendu, de la part d’élèves ce qui m’étonne encore plus) que les profs pouvaient tutoyer les élèves parce qu’ils étaient plus petits et que les élèves devaient absolument vouvoyer les profs, que les profs pouvaient faire ce qu’ils voulaient et que c’est normal qu’ils n’aient pas d’ennuis quand ils ne respectent pas les élèves autant que ceux-ci doivent les respecter (je l’ai vraiment entendu). Je ne trouve ça absolument pas normal. Les profs et les élèves doivent se respecter autant les uns les autres, qu’il y ait vouvoiement tutoiement d’un côté de l’autre ou des deux peu importe.
    En primaire j’ai toujours été tutoyée et je pense que c’est bien, mais on nous laissait tutoyer ou vouvoyer selon comme on le sentait nos instituteur-trice-s. Sauf une qui nous obligeait à la vouvoyer. Il y avait un instit qui nous disait de le tutoyer et de l’appeler par son prénom, ce qui gênait personne je pense, et c’était pourtant sans doute l’instit le plus respecté de l’école, et le plus apprécié. Donc ça dépend des gens. Je ne pense pas qu’il faille obliger un-e élève de primaire à tutoyer, ça peut lui être dérangeant.
    Mais je ne pense pas non plus qu’une heure de retenue soit justifiée au collège ou au lycée quand c’est juste parce qu’un-e élève a tutoyé un-e prof. Je pense qu’il faille d’abord une discussion entre les 2 personnes sur ce point. D’autant plus que généralement quand un-e élève tutoie un-e prof qui ne l’autorise pas c’est sous le coup de la colère, et je pense qu’une dispute entre 2 personnes quel que soit leur âge et leur statut est normal dans une société ou une petite société comme l’école. Normalement après une bonne discussion (même) vive, les choses doivent se calmer si on pose ses principes calmement.
    Il est vrai qu’en Italie le vouvoient est moins répandu, je connais des élèves italien-ne-s qui tutoient leur profs des fois et le respect n’est pas absent pour autant. Question de culture et d’habitudes mes ami(e)s.
    Je pense que c’est tout ce que j’avais à dire.

  8. Bonjour,
    Le vouvoiement des élèves peut faire parti des outils d’imposition de la discipline mais c’est à mon sens un faux problème. Pour moi, il y a deux profils de professeur : ceux qui ont une autorité naturelle sans savoir ni pourquoi ni comment, ceux qui ne l’ont pas. Les premiers ont beaucoup de chance pour exercer ce métier très difficile, les second vont galérer pendant toutes leur carrière (s’ils arrivent au bout…)!

  9. Bonjour,

    Je suis tout à fait d’accord sur le fait que les élèves devraient vouvoyer leur professeur dès le primaire.
    Mais comment l’imposer quand dans votre école, tous vos collègues, pourtant plus âgés que vous, (j’ai 28 ans), y sont opposés ?
    Installer le vouvoiement doit être une décision commune et choisie par tous, si nous voulons être cohérents vis à vis des élèves.

    • Installer le vouvoiement doit être une décision commune et choisie par tous, si nous voulons être cohérents vis à vis des élèves.

      Non. Ce n’est pas parce qu’une mauvaise pratique est majoritaire qu’il faut s’y conformer. Au contraire, peut-être la bonne finira par faire des émules…

  10. Quand des intervenants externes arrivent dans une école primaire (professeurs de musique par exemple), ils ne connaissent pas toujours les règles de l’école et n’osent pas, lorsqu’ils sont tutoyés par les enfants, faire de réflexion. Une fois que le pli est pris, il est très difficile de revenir en arrière…
    Il est donc nécessaire de préparer ces nouveaux intervenants, les prévenir qu’ils peuvent réagir aussitôt qu’un élève « glisse » ou essaie de tester l’adulte qui se trouve en face de lui. La bonne règle consiste à préparer les enfants qui devront un jour ou l’autre vivre dans un monde où les adultes s’appuient sur des règles, des coutumes. Qu’en sera t-il de ce jeune adulte qui se retrouvera pour la première fois confronté à un employeur potentiel, s’il n’a jamais été habitué à un usage courant du vouvoiement ?
    N’oublions pas non plus la réalité d’un terrain où ce sont près de 25 % des jeunes qui se trouvent en situation d’illettrisme. Ils sortiront du système scolaire vers quinze ou seize ans avec des lacunes énormes. N’en ajoutons pas à leurs difficultés d’intégration.

  11. En 28 ans j’ai bien souvent assisté à des situations invraisemblables. Des profs d’école qui tutoient les parents d’élèves et vice versa, comme s’ils avaient élevé les cochons ensemble.

    Si encore la dynamique des échanges au bénéfice des élèves en était facilitée….. mais que nenni, et le jour où il faut parler de difficultés, s’il faut vraiment se concerter dans la perspective de bonnes réponses pédagogiques (aménagements, mise au point par rapport au comportement, se pencher sur une orientation…) voilà t-y pas que ceux qui se tapent sur l’épaule le lundi ont bien du mal à parler des « choses sérieuses » le mardi. Pas facile de défendre le bifteck côté enseignants quand on s’est trop laissé aller dans le copinage. Ces pauvres parents d’élèves ont encore bien des efforts à faire pour être à la hauteur de leur tâche, mais nous parlons de ça dans les couloirs, hein, c’est entre nous….. c’est quand même délicat toutes ces questions…..

    Bon maintenant on va s’occuper des dictées préparées et des mots appris par coeur (attention, des mots « photographiés » hein, s’agit pas de demander de déchiffrer des mots pas encore connus), des méthodes douces et attrape-couillon pour amortir le traumatisme de l’apprentissage). Pour intégrer les structures de la langue et la méthode syllabique, pas grave, on envoie à l’orthophoniste, pour le moment il n’y a que le tiers de la classe qui est en orthophonie, il y a de la marge, et c’est pas nous qu’on paye…..

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *